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 « Un coup de Fusil »


 , par Isabelle Baladine Howald


, note de lecture sur Poezibao


« Larvato prodeo », la formule de Descartes, « j’avance masqué » — qui, si on le lit de près, lui va si bien — est reprise vers la fin de son livre par Susan Howe, elle-même poète*, et en quelque sorte, tout s’éclaire. La personnalité d’Emily Dickinson (1830-1886), souvent décrite comme chuchotante, diaphane, maladive, mallarméenne aussi, ainsi que le souligne très justement Antoine Cazé dans sa postface, apparaît en clair, certes fragile et agoraphobe, mais aussi un des poètes les plus puissants au monde. À chaque poème on est stupéfait de son inventivité, de son audace, et de sa force. Ce n’est déjà pas le moindre mérite de Susan Howe que d’appeler un poète un poète, et de ne pas continuer à faire perdurer la légende d’une évanescente romantique. On peut même risquer que Dickinson fait entendre un tout autre chant. Oiseau est un oiseau, sans métaphore, et si elle s’appelle Emily, son « vrai » nom c’est « Fusil chargé », emprunté au titre de l’un de ses plus grands poème « Ma Vie passa -  Fusil Chargé »** :



« Ma Vie passa – Fusil Chargé –

Dans un Coin – puis un Matin

Le Propriétaire vint – m’identifia –

Et M’emporta au loin – 



Et Nous voici battant des Bois Souverains –

Et Nous voici chassant la Biche –

Et chaque fois que je parle en son Nom –

Les Montagnes répliquent à l’instant –



Que je sourie, une lueur si cordiale -

Se répand sur la Vallée –

On dirait qu’un visage de Vésuve –

Laissons son plaisir s’exprimer –



Et Quand la Nuit, Notre jour bien rempli –

Je veille Mon Maître à son Chevet –

Mieux, ô combien, que d’avoir l’Eider du

Profond Oreiller – ainsi partagé –



Son ennemi – mon mortel ennemi –

Nul ne remue une seconde fois –

Sur qui je viens de poser un Œil Jaune –

Ou bien un Pouce vigoureux –



Bien que Moi, plus que Lui - je puisse vivre

Il devra Lui – vivre bien plus que Moi –

Car je n’ai que le pouvoir de tuer,

Sans avoir – celui de mourir – »




Dickinson est tout sauf une éthérée... Dickinson, c’est la précision d’un tir, d’une ellipse, d’une énigme.



Déjà l’an passé Françoise Delphy, auteur d’une biographie intellectuelle « Emily Dickinson poète, dans la poche du kangourou » publiée chez Orizons et traductrice des Œuvres complètes chez Flammarion, avait redéfini la place d’Emily Dickinson, avec sa véritable stature, sa véritable nature d’acier chauffé à blanc.

L’essai de Susan Howe est certes personnel, titré « Mon Emily Dickinson », paru aux Etats Unis en 1985, publié aujourd’hui chez l’excellent éditeur Ypsilon, traduit par Antoine Cazé.

Pour autant il s’agit bien d’un ouvrage exhaustif concernant la structure même du travail de Dickinson. Personnel puisque cette question concerne également le travail de Susan Howe.

C’est un livre exigeant, parfois déroutant, mais c’est un livre tellement remarquable, intelligent, documenté, profond que l’on accepte volontiers de ne pas être toujours à sa hauteur.



Première découverte, la misogynie et l’aveuglement de lecteurs « émérites » de l’époque, tel Allen Tate qui reconnaît que Dickinson « perçoit l’abstraction et pense la sensation » (ce serait déjà énorme...) mais déplore « son ignorance, son manque d’éducation systématique... Elle est tout à fait incapable de raisonner. Elle sait seulement voir. ». D’une part sans doute c’est la tare féminine par excellence (la difficulté supposée des femmes à penser), d’autre part c’est simplement un contresens énorme. En effet Susan Howe ne cesse de montrer la très grande puissance de pensée de Dickinson, égale, chez elle, à son inépuisable réserve de sensations. Elle n’est jamais un poète sentimental, elle est mordante, ironique, précise. Sa « vision » va de pair avec son intelligence, d’une distance infinie. Et, écrit Susan Howe « un poète n’est jamais simplement une femme ou un homme. » Passons sur d’autres commentaires de l’époque tout aussi désobligeants, sidérants, Dickinson ayant maintenant un lectorat un peu plus attentif et plus lucide. D’autres la défendront et le seul maintien de sa poésie depuis plus de cent ans prouve qu’elle se suffit à elle-même. Elle traversera le Temps.

Lisant Susan Howe, nous n’obtiendrons pas tant des éclaircissements — mais la déconstruction qu’elle fait de certains poèmes force l’admiration — que la mise à nu de l’immense complexité dickinsonnienne. Ici rien de synthétique, rien qui facilite la lecture. Lecteur, encore un effort !



Second pas déterminant : replacer Dickinson dans son contexte historico-littéraire (pas seulement son temps mais sa propre historicité, ses lectures, ses ellipses, ses allusions) nous permet déjà de mieux la lire. Sans oublier le poids de la religion, dont Dickinson saura bien se libérer, tout en gardant « un geste calviniste par excellence » : ne pas publier de son vivant. ».

S’entrelacent à cela les propres références de Susan Howe, sa propre historicité, et les textes se mêlent aux textes, créant une toile palimpseste vertigineuse... Dickinson comme Howe font ce geste de ramener du passé ce qui sert à la compréhension du présent et à la préhension de l’avenir. « En prose comme en poésie, elle explora ce qu’impliquait la transgression de la loi sans aller totalement jusqu’à rompre la communication avec le lecteur. » dit Susan Howe, soulignant cette originalité absolue et, peut-on dire, de l’absolu. C’est tout l’effort de Dickinson, qui s’avance dans la langue et dans ses thèmes avec cette syntaxe si particulière, ce style souvent énigmatique, tout ce qu’il y a alors de totalement inédit dans la poésie : « Répétition, surprise, allitération, rimes et rythmes irréguliers, dislocation, déconstruction. » Howe dit avec raison qu’elle invente une nouvelle grammaire. 

Les majuscules dont elle use pour les noms communs sont certes courants à l’époque, comme nous l’avons appris avec Françoise Delphy, mais moins la structure d’interruptions qu’elle pose avec les tirets qui serait comme inspirer — plutôt qu’être « inspirée » —  expirer le sens. C’est son effort à elle pour faire ce qu’elle a à faire, et qui devait être bien souvent au bord de l’impensable.



Susan Howe opère enfin un geste inédit, et non des moindres, en allant chercher très loin dans les lectures d’enfance de Dickinson (J.F. Cooper, le Tueur de daims ou Timothy Flint, Le Premier homme blanc de l’Ouest, notamment) les explications très approfondies de poème comme « Fusil Chargé ». Développer ici serait trop long mais qu’il s’agisse de la forêt, du daim, du tir lui-même (« Feue ! ma grand-mère »), « le coup du Fusil » dit Howe, c’est une explication encore jamais lue. Autre fantôme d’importance, Shakespeare : « Tant que Shakespeare demande, la littérature reste ferme » assure Dickinson, ça peut servir encore aujourd’hui. Certainement dévorée de frayeur voire bien davantage (Howe parle de Terreur), Dickinson fit face, certes recluse mais dans le but de poursuivre son travail et garder ses forces. Elle savait très bien ce qu’elle faisait, ce qu’il en était, qui elle était. 



Un poète est un poète est un poète, pour paraphraser Gertrude Stein, autre géante évoquée par Susan Howe. Celle qui est devenue « Emily », comme on peut dire Arthur pour Rimbaud ou Franz pour Kafka, avec cette nuance affective mais aussi avec sa majuscule, sa distance, sa place à elle Seule. Elle avance et s’avance masquée, c’est pour être seule et tranquille, «aussi obsédée, solitaire et intransigeante que Cézanne ».



— Isabelle Baladine Howald




Susan Howe, Mon Emily Dickinson, traduction d’Antoine Cazé, Ypsilon, coll. « fragile », 2017, 257 p.  22€



*Susan Howe est éditée en France par Théâtre Typographique.


**(Poème 764, 1863, à comparer avec la traduction de Françoise Delphy in Emily Dickinson Œuvres complètes, Flammarion 2009)

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