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« Ingeborg Bachmann : Le dicible et l’indicible » par Claudine Galea, in CCP n°34-3




C’est à un merveilleux travail de la romancière autrichienne Ingeborg Bachmann que les éditions Ypsilon nous donnent accès aujourd’hui : ses écrits radiophoniques.
Robert Musil, Ludwig Wittgenstein, Simone Weil et Marcel Proust sont les auteurs qu’elle choisit de mettre en lumière autant qu’en son pour la radio bavaroise entre 1952 et 1958. Intitulés « essais radiophoniques », ces textes sont entièrement dialogués, mais pas comme au théâtre. Chaque protagoniste intervient longuement, car la réflexion philosophique est l’enjeu de ces « essais ». Les dialogues sont donc à entendre plus comme une circulation de voix et de points de vue. Auteur, speaker, narrateur, assortis de quelques figures plus étonnantes comme celle de l’ouvrier ou du critique se distribuent une parole sans pitié. Bachmann est sans pitié, ici comme dans ses romans.
« Les hommes n’avaient aucune idée de la façon dont on peut penser. Si on leur apprenait à penser autrement, ils vivraient autrement. » Cette phrase de Musil peut servir d’exergue à ce livre.
Les quatre auteurs qu’elle a choisis ont tous des tempéraments forts, des œuvres singulières et pionnières. Le portrait qu’elle fait de Simone Weil est peut-être le plus émouvant : « Je me suis toujours regardée comme une esclave... j’avais l’âme et le corps en quelque sorte en morceaux. Ce contact avec le malheur avait tué ma jeunesse. »
Celui de Proust, peut-être le plus « autobiographique », le plus proche d’elle-même, de sa conception, de son expérience même de l’amour : « l’amour compris comme pure illusion et duperie de soi-même mais qui, en même temps, rend capable de libérer en soi les forces les meilleures. »
Quant à Wittgenstein pour lequel elle a une admiration non dissimulée, la complexité de sa pensée offre sans doute l’essai le plus ardu à lire et à entendre et on se réjouit que la radio, il y a cinquante ans, ait eu cette exigence si haute pour ses auditeurs. On aimerait tant que cela perdure !
Il faut enfin signaler la postface belle et éclairante de Michèle Cohen-Halimi.
Du grand travail éditorial.

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