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Nicolas Dutent, « La joie douloureuse d’être là de Sandro Penna », L’Humanité, jeudi 7 juin 2018.


Grâce à une sélection de poèmes et de textes critiques réunis dans une édition magnifique, nous redécouvrons un poète italien aussi modeste que majeur.

« Mais quelle grâce de soleil et d’eaux sales / au matin nous sépara d’un coup », écrit Sandro Penna, comme on se pencherait sur un blessé, dans Croix et délice. «  Croix et délices du cœur », dit Alfredo, animé d’une passion contrariée par Violetta dans le premier acte tremblant de la Traviata. La façon dont le titre, peut-être soufflé par son ami et admirateur Pasolini, emprunte à l’opéra n’est ni forcée ni fortuite. Cet Italien très discret est un chanteur, rare et solaire, mezza voce dans la prose comme dans le vers, de la naissance de l’amour et de l’insolence des sens. « Un seul sentiment l’habite : la requête d’amour. Cette requête est parfois comblée, parfois humiliée ou tournée en dérision », résume Natalia Ginzburg dans un texte fort et juste. Ce que Penna fixe, avec une clarté et une économie admirables, c’est la magnificence et la misère d’une conditions humaine acceptée « comme s’il était impossible d’en imaginer une autre, sa nature étant inapte et réticente à imaginer une réalité différente de celle qui lui échoit, sa nature était créée pour célébrer, fêter et pleure les biens de l’univers, partout et à tout instant ».

La vie est un désordre où l’or fraye avec la boue
Le réel cogne et caresse, fait et défait dans un même instant. « La soleil de septembre dore les chants / des ouvriers. Est déjà loin le temps / où vaincus au grand soleil les corps nus / troublaient mon cœur. Maintenant, désert / brille le fleuve. L’homme est à nouveau / debout. Je ris à plus heureux amour. » Il y a une joie douloureuse, un savoir de la sensation, une sagesse de la solitude… dans cette écriture brisée comme le sourire triste d’un enfant. La vie est un désordre où l’or fraye avec la boue. Elle est là, pareille à un trésor étrange étendu devant soi. Ses vers « tranquilles et transparents » (Amelia Roselli) refusent de farder la beauté fugitive comme le fardeau. Pour saisir une saison, il écoute la rumeur merveilleuse du présent : « Se recompose un rythme. Le printemps / dans la ville joyeuse, où l’enfant accourt / quand passe une fanfare. Où les églises / oublient les fidèles, et sur les parterres, / abandonnées, dorment des bicyclettes. » Plus loin, l’Italie traverse son texte comme un simple passant : « Le voyageur sans sommeil / quand le train s’est arrêté / un instant dans l’attente / de reprendre haleine / a perçu de nui / le soupir de ce pays / en un bref accord… » Le monde est « un rêve clair, / la vie de chaque jour une légende ». une légende dont les héros sont ordinaires. Ainsi dans l’autobus : «  Un fruste garçon boulanger accorde par instants / puis refuse un peu de sa tendre grâce, / faisant de ce parcours une chaîne / de beaux souvenirs à égrener le soir.  » Les corps eux-mêmes dégagent un mélange de cendres et de sel. «  J’embrasse dans tes aisselles, humides, fiers, / les parfums d’un été qui se gâte. » Dans le crépuscule enflammé, un autre garçon « se penche sur sa chair, comme / sur un blanc cahier ».
Ni plaintive ni morale, sa poésie ne connaît qu’un loi, celle, implacable et imprévisible, du désir : « Légère, tombe sur le bien et sur le mal / leur douce hâte de jouir. » De la poésie du « saint anarchiste » Penna, Pier Paolo affirme qu’elle « consiste dans l’observation radieuse et dénuée d’espoir des choses ». Rien n’est plus vrai. « Mouche engluée dans le miel », Sandro passa une existence repliée à contempler tendrement un éclat. Disparu en 1977, cet « animal gentil » nous lègue un peu d’éternité et de fièvre : « Ici je brûle ma vie. Parmi les rares / lumières de la venelle apparaît à présent / un petit berger sur un mulet. Que brûle / tranquille ma vie à ces lumières. »

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