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Sandro Penna, Croix et délice, Note de lecture par Marc Blanchet sur Poezibao, 3 juillet 2018.


Les délices du corps ont leurs épreuves, sinon leurs jugements. Les attentions homosexuelles en font partie. La société les rejette. Indifférences, fugitivités et sensation pesante d’un temps qui échappe changent l’étreinte en bonheur passé, parfois l’envie en culpabilité. Traversée de ces rejets sociaux et de cette nostalgie, la poésie de Sandro Penna est une narration en soupirs et parenthèses d’une érotisation quotidienne de la vie. Le corps s’y déploie comme une vérité absolue. Ivresse et perfection, il se fréquente dans des retraits, des impasses, dans lesquels la poésie tente de revenir en souvenir. Croix et délice raconte ces heures où le désir est consacré, l’interdit franchi, ou, à l’inverse, le bonheur entrevu, le plaisir mis à distance. Si la désolation persiste en de nombreuses pages, l’affirmation du plaisir transcende les crucifixions ambiantes. La ville délivre des paysages brefs, des perspectives momentanées ; les corps s’y croisent, hommes et garçons, dans des solitudes réciproques, des admirations fragiles. Par une simplicité désarmante, les poèmes de Sandro Penna deviennent les preuves, non les échos, de ces attirances soudaines, exprimées avec une telle vivacité qu’elles donnent vie au poème à défaut de devenir actes : « Garçons somnolents, ma culotte / est pleine d’amour et de poudre blanche. / La route qui m’épuise vous endort, / garçons somnolents parfumés de menthe. » La brièveté de la poésie de Penna offre un miroir à ces silhouettes désirées, qui du fond de l’obscurité nous fixent avec innocence et défi. Ces êtres dessinent les promesses d’un dehors où le fantasme frôle l’attouchement ; la pudeur y est sourde, la crudité d’une douce subtilité : « Qu’il est beau de te suivre / ô jeune homme qui ondoies / sans hâte dans la ville nocturne. / Si tu t’arrêtes au coin d’une rue, loin, / je resterai, loin / de ta paix – ô mon ardente / solitude ». En 1958, cette géographie des êtres appelle à la censure. À la lire aujourd’hui, son « obscénité » est moindre : elle a triomphé des interdits pour donner une lumière intime, et atemporelle, à ces solitudes urbaines. Croix et délice soupire ces vies nocturnes multiples, leur élève un théâtre avec rues, maisons, lune et chants de grillons, et ne cesse de culminer dans l’expression d’une tristesse parfois amusée de ses désœuvrements, prête à rire de ses pertes, voire saluer ses échecs. Ainsi devient-elle nôtre au-delà de l’assentiment ou non à ladite sexualité ; la figure du poète nous devient proche en dessinant le paysage émouvant de tous ces corps. En face d’eux, sa solitude tente de ne pas se changer en statue de sel qui serait dépourvue du bonheur de toucher, ne serait-ce des yeux… À l’image de ce poème qui en dehors de toute narration énonce simplement : « Oh dans la nuit le chien / qui aboie au loin. / De jour ce n’est que le chien / qui te lèche la main. » Être du nombre ne fut pas donné à Sandro Penna ; il n’en souciait pas. Ses poèmes furent recueillis souvent à l’arraché par ses proches, comme si sa poésie se défaisait dans les mains de ceux qui y portaient leur attention. Peut-être cherchait-elle des lignes de fuite dont elle avait seule l’intuition ; comme si le corps du poète entré en elle devait échapper à la vue commune, éviter l’immédiateté d’un partage, préserver sa marginalité afin de ne pas glisser dans la compréhension ou l’échange, rester rebelle aux interprétations et à cette forme qui peut avoisiner la fatalité : le livre. Croix et délice* est un ensemble de séquences pareilles à des soupirs, un souffle amoureux recueilli. Il appartient à ces frémissements de haute vertu qui, par leur concision, deviennent de secrets blasons : « Amour, amour, / gai déshonneur. »

*Croix et délice est la réédition d’une traduction de Bernard Simeone, initialement parue aux éditions Phalène en 1987. Les deux textes à la fin de volume de Natalia Ginzburg et Amelia Rosselli, ainsi que la lettre de Pier Paolo Pasolini, permettent une vue approfondie sur Sandro Penna et ses livres, signant ainsi un objet littéraire inédit.

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