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Clément Bondu, « La lumière du combat », Le Monde diplomatique, mars 2019


Né dans une famille de propriétaires terriens ruinés du Péloponnèse, Yannis Ritsos (1909-1990), tôt militant du Parti communiste grec (KKE), et dont Louis Aragon a écrit qu’il était « le plus grand poète vivant de ce temps », a subi de plein fouet les vicissitudes de l’histoire. Dès 1936, sous la dictature du général Ioannis Metaxas, des exemplaires d’Épitaphe, l’un de ses premiers poèmes, sont brûlés au pied de l’Acropole. En 1947, en pleine guerre civile, le KKE est interdit ; Ritsos est arrêté et déporté en juillet 1948 sur l’île de Limnos, avant d’être enfermé à Makronissos, dans un camp qui accueille plusieurs milliers de déportés soumis aux privations et à la torture. Sur cette « île noire toute noire », faite de ravins, de ronces et de pierres, il défie le sort en continuant d’écrire avec acharnement sur de petits carnets ou sur des paquets de cigarettes, qu’il cache dans des bouteilles enfouies dans la terre. Ces textes deviendront son Journal de déportation(1), sorte de laboratoire poétique où il s’attache à retranscrire la précarité du vivant dans un style épuré, mêlant l’infime et l’infini, à travers de courts poèmes tissant la description minutieuse d’impressions condensées : « Nous marchons, heurtant le vent / penchant encore un peu la tête pour ne pas entendre / le bruit que fait notre ombre derrière nous. »

C’est cette voix profonde, âpre et lumineuse que l’on retrouve dans Pierres Répétitions Grilles, qui reparaît aux éditions Ypsilon dans la traduction intégrale de Pascal Neveu(2). Ritsos, à nouveau déporté et enfermé à la suite du coup d’État des colonels du 21 avril 1967, écrit ces poèmes sur les îles de Yaros, Léros et Samos, entre 1967 et 1970. Au ton minimaliste du Journal s’ajoute cette fois une sorte de lyrisme désenchanté, amer, invoquant les héros et les dieux de la mythologie grecque, que le poète confronte aux tableaux d’un présent dévasté : « Ainsi finit le jour, dans ses couleurs éclatantes, si belles, sans / que rien ne change pour nous. Les gardiens, oubliés dans leur guérite. / Une barque flotte dans les eaux basses, sous une lumière rose et or, étrangère / les filets dans la vase pêchent de noirs poissons, gras et visqueux / reflétant les lueurs du crépuscule. Ensuite quand les lampes furent allumées, / nous sommes rentrés pour recourir encore à la mythologie, cherchant / quelque plus profonde corrélation, quelque lointaine et générale allégorie / qui adoucirait l’étroitesse du vide personnel. Sans rien trouver. »

En 1977, dans une Grèce enfin démocratique, Ritsos évoquera à nouveau ses souvenirs des camps dans Le Chef-d’Œuvre monstrueux, long poème autobiographique citant entre autres Nâzım Hikmet, poète turc et « frère » communiste, enfermé lui aussi au cours de sa vie dans de nombreuses prisons de l’autre côté de la mer Égée... « Car ils avaient besoin de savon vert pour laver leurs habits & les nombreuses pierres / & ils avaient besoin de beaucoup de cigarettes et de courage dans les fissures de la nuit(3). » Ainsi, c’est toujours un destin partagé, fraternel, que le poète tente d’embrasser par sa voix unique : « Bonjour à vous donc & bonjour Camarades du Monde et de la Légende. »


(1) Yannis Ritsos, Journal de déportation, édition bilingue grec-français, traduction de Pascal Neveu, Ypsilon Éditeur, Paris, 2016, 176 pages, 18 euros.

(2) Yannis Ritsos, Pierres Répétitions Grilles, traduit du grec par Pascal Neveu, Ypsilon Éditeur, 2019, 272 pages, 19 euros.

(3) Yannis Ritsos, Le Chef-d’Œuvre monstrueux, édition bilingue, traduction de Pascal Neveu, Ypsilon Éditeur, 2017, 128 pages, 20 euros. Cf. aussi Yannis Ritsos, Balcon, édition bilingue, traduction d’Anne Personnaz, Éditions Bruno Doucey, Paris, 2017, 152 pages, 15,50 euros.


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