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Magali Nachtergael, « (Re)lire la Harlem Renaissance », Artpress, n°464, mars 2019


L’heure est à la redécouverte de nouveaux pans de la culture africaine-américaine, histoire parallèle longtemps maintenue dans un imaginaire lointain, trop souvent réduite au blues et au jazz. Un ensemble de publications récentes restitue à la Harlem Renaissance la place qui lui revient dans l’histoire de la modernité.

Le rayonnement de la culture qui se construit dans le Harlem du début du 20e siècle dépasse de loin la musique, même si celle-ci infuse jusque dans la langue poétique ; les vers de Langston Hughes font écho aux rythmes syncopés du stride. Alors que les travaux récents de Theaster Gates autour du magazine Ebony ou de Loma Simpson à partir des photographies de James Van Der Zee(1) sont à replacer dans l’héritage long de la Harlem Renaissance. En France, le matériau de première main restait peu accessible, ou trop disséminé pour permettre d’en saisir les contours. Ces publications permettent de mieux comprendre, d’une part, l’histoire et la condition sociale des Africains-Américains dans l’entre-deux guerres, d’autre part. la manière dont ils construisent, au sein d’une communauté créative et énergique. un discours d’émancipation qui développe sa forme propre.
En 2007, les éditions La Découverte avaient déjà réédité en poche les Âmes du peuple noir (1903) de William E. B. Du Bois, texte fondateur pour la connaissance de l’histoire des luttes pour l’égalité aux États-Unis: il y énonce la notion de color line. qui fit l’objet d’une exposition éponyme en 2016 au musée du quai Branly. Deux ans auparavant, la Negro Anthology (1934) de Nancy Cunard faisait l’objet d’une exposition (l’Atlantique noir) avant de reparaître en 2018 — somme magistrale à un prix malheureusement prohibitif(2). La multiplication de ces initiatives a donné une plus grande visibilité à ces œuvres et textes seulement connus des spécialistes. Depuis 2016, les éditions Ypsilon ont quant à elles démarré un projet majeur de réédition régulière et systématique de grands textes de la Harlem Renaissance et de ses continuateurs, permettant de prendre la mesure de la révolution littéraire, intellectuelle, mais aussi esthétique et sociale, opérée par ce mouvement initié dans les années 1920, et qui connaît son moment de gloire dans les années 1930. À la lecture de ces ouvrages, ce ne sont pas seulement des écrivains qui ressurgissent de la mémoire collective américaine, mais des personnages. des tensions sociales, raciales, et des images qui prennent tout à coup corps dans des récits poignants, à l’énergie littéraire inspirante et communicative.

BLACKNESS
La réédition de la revue Feu!! (Fire!!) est sans doute la meilleure porte d’entrée qui soit pour saisir l’ampleur de la prise de conscience qui anime une génération d’écrivains, poètes et artistes saisissant la chance de l’essor d’une bourgeoisie noire et éduquée. S’ils n’ont pas connu l’esclavage, ils continuent de vivre malgré tout à l’ombre d’un régime de ségrégation raciale, dont l’emblème sont les lois Jim Crow qui sévissent encore dans le sud des États-Unis (elles seront officiellement abrogées en 1964, soit un siècle après l’abolition de l’esclavage). Revue manifeste et engagée, Feu!!, « premier trimestriel dédié aux jeunes artistes noirs» est publiée en novembre 1926 à Harlem. Elle tire son titre d’un negro spiritual écrit par Langston Hughes. auteur alors déjà reconnu et qui donne le ton provocateur du manifeste : « Feu... qui fond l’acier et les barres de fer, enfonce les langues furieuses entre les ouvertures et brûle la résistance en bois avec un craquement de mépris ricanant. » Dans la section poésie du journal, ce dernier livre des poèmes percutants, dont le rythme performatif donne une ampleur sonore immédiatement perceptible. Il est accompagné de Countee Cullen, Helene Johnson. Lewis Alexander, Waring Cuney ou Arna Bontemps , qui écrit par ailleurs en 1968 la postface du roman culte de Jean Toomer, Canne.
Autour de ce cœur poétique de la revue, des pièces courtes ouvrent au monde cruel dans lequel vivent les hommes et femmes noirs-américains, tel le magnifique texte d’ouverture. « la Rude Cordélia » de Wallace Thurman , la pièce tragique de Nora Zeale Hurston, « Frappée de couleur », ou l’histoire amère de Paul Watson, exilé dans le Montmartre artiste d’après-guerre, racontée par Gwendolyn Bennett (« Noce »). On entend également les débats qui agitent la communauté noire, et qui se retrouveront bien plus tard lors des mouvements de lutte pour l’égalité dans les années 1960, portés par le SNCC. le Black Power ou des auteurs comme James Baldwin, Rchard Wright (qui tous deux vécurent dans une sorte d’exil en France) ou Toni Morrison. En effet, si, d’un côté, la prospérité des Afrcains-Américains leur permet d’accéder à a meilleures conditions de vie, de l’autre, certaines voix s’élèvent, comme celle de Wallace Thurman, pour fustiger la normativité de petite bourgeoisie de Harlem et son repli conservateur. La postface de Claire Joubert apporte un magnifique éclairage à ces enjeux qui ne tiennent pas seulement à des positions sociales mais aussi à des choix esthétiques. Elle revient ainsi sur l’ancrage de la revue Feu!! dans le modernisme d’avant-garde, et sur l’affirmation de ce que Langston Hughes désignait dans son texte « The Negro Artist and The Racial Mountain » (l’ Artiste noir et la montagne raciale, 1926) : une identité poétique propre, qui n’ait pas « peur d’elle-même » et qui ne désirerait pas secrètement être blanche. De cette Harlem Renaissance découle aussi l’affirmation de la blackness comme identité à part entière dans un monde racialement divisé par la ségrégation, de l’autonomie artistique des expressions noires, et enfin de la citoyenneté américaine entière a conquérir pour ceux qui portent sur leur peau le stigmate de l’esclavage et de la discrimination. Malheureusement. la revue n’aura qu’un numéro, les stocks ayant été ironiquement ravagés par le feu. Elle marque cependant l’histoire littéraire anglophone et agrège une constellation d’auteurs qui désormais comptent aux États-Unis.

UN MODERNISME SINGULIER
Ces entrées, comme des échantillons, amènent vers les grandes œuvres de la Harlem Renaissance, dont Canne de Jean Toomer. publié en 1923, qui eut une influence majeure sur la « Renaissance noire », comme l’appelle Arna Bontemps. La traduction française de ce livre a un destin particulier. Éditée en 1971 par Nouveaux Horizons. maison d’édition soutenue par les États-Unis. elle ne paraît qu’en Afrique francophone, afin de promouvoir les auteurs africains-américains. Elle était donc inédite en France. Texte étrange dans sa composition, qui alterne brefs récits en prose, poèmes, chants, dialogues de saynètes de théâtre, Canne dresse des portraits du Sud américain, rendant sensibles la voix et la temporalité intérieure des personnages qui donnent leur nom à chaque petit chapitre (Karintha, Becky, Avey, Bona et Paul, Kabnis). Dans « Esther », une jeune fille de neuf ans, au teint clair, assiste à un lynchage. Un homme, King Barlo, occupe l’esprit de la jeune fille, devenue femme, pendant plusieurs années, à seize ans, à vingt-deux ans. Elle le revoit enfin, près de vingt ans après leur première rencontre, mais se trouve frappée de désillusion. Comme pour nombre de personnages de Canne, les courts récits se terminent mal, ou dans une âpre réalité. Les chants et la poésie viennent ponctuer ces douloureux récits, comme pour frayer une échappée lyrique dans un paysage sordide. Canne est un texte obscur et mystérieux (un peu comme son auteur), texte de déconstruction, geste fondateur subversif et poétique, mais qui propulse aussi son auteur — et toute une communauté — dans l’avant-garde américaine et un modernisme poétique singulier. Publié presque quinze ans plus tard, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu de Zora Neale Hurston fait preuve d’une autre forme de maturité. Le récit commence par un retour. Une femme de quarante ans revient seule dans sa maison qu’elle a laissée pendant deux ans. Une amie la rejoint sur le perron pour dîner. Janie Mae Crawford, petite-fille d’esclave, qui accepte son destin dans un Sud où la seule issue pour une jeune femme est le mariage, commence alors à se raconter.

UTILISER TOUT MON MOI-MÊME
Elle explique aussi, dans une langue rugueuse, pleine d’images, d’ expression et d’accents à la lisière de l’incompréhension, son émancipation qui fait tout le cœur de l’ouvrage : « Moi, ce que Je veux, c’est utiliser tout mon moi-même. » Après deux mariages malheureux, une vie de résignation, elle part, contre la bienséance, avec un jeune homme nommé Tea Cake, vivre une vie libre et d’amour. L’histoire, dans une traduction flamboyante de Sika Fakambi, emporte le lecteur avec Janie et Tea Cake, jusque dans la muck paludéenne de Floride où les travailleurs gagnent leur vie en ramassant les haricots.
« Des vagabonds permanents sans nulle attache, des hommes à l’air harassé voyageant en tacot avec leur famille et leur chien. Toutes les nuits et tous les jours, tous pressés d’aller cueillir des haricots », ou couper la canne (celle de Toomer) — « De la canne en veux-tu en voilà qui prenait toute la place. »
Le destin. littéralement enragé, s’abat sur ce couple pour lequel le bonheur semble irrémediablement compté. Le roman fut encensé par Toni Morrison, elle-même grande promotrice de la littérature africaine-américaine, qui contribua à faire publier une génération d’écrivains noirs américains chez Random House dans les années 1970, notamment Toni Cade Bambara mais aussi Angela Davis. Morrison admet aussi sa dette envers l’art du dialogue de Neale Hurston, fait de répliques frappantes, joutes verbales et invectives en séries — où on reconnaît la culture du clash pratiquée par les rappeurs depuis les années 1990 — et dont les origines sont aussi à trouver dans ces textes qui font entendre la voix des descendants d’esclaves et leurs idiolectes.
Le style si particulier de Neale Hurston tient — et son métier d’anthropologue l’explique en partie — à son talent à dépeindre les détails de la vie sous les lois Jim Crow dans les marais de Floride, ainsi qu’à l’empathie si singulière qu’elle parvient à susciter pour ses personnages qui dans leur pensée du quotidien délivrent des vérités universelle s: « Mais moi la discorde et la confusion j’haïs ça », déclare Janie à son deuxième grigou de mari, « Alors vaut mieux pas que je parle. Sans ça ce serait pas facile de bien s’accommoder ensemble avec le monde » — révélant une philosophie du silence qui dépasse le cas de Janie pour atteindre celui plus général de la condition subalterne de la femme noire.
Ces éléments, étayés par une description fine et une véritable pensée de la condition noire, font ressentir comme rarement les forces libératrices de l’écriture. L’on imagine sans peine qu’elle ait pu inspirer des figures et des romanciers majeurs de l’histoire des États­ Unis. Les magnifiques ouvrages du peintre Jacob Lawrence illustrant la vie d’HarrietTubman, esclave qui revint sauver ses frères et sœurs d’infortune, et de Toni Cade Bambara, qui retrace l’histoire et les tensions intérieures des « mangeurs de sel » (3). communauté africaine-américaine du sud de la Géorgie aux prises avec ses propres traditions et la nécessité vitale de la lutte pour l’égalité, offrent le plaisir revigorant de la (re)découverte. Ils font entendre la parole de ceux qui ont été et sont directement concernés par la ségrégation raciale et nous racontent l’histoire telle qu’ils l’ont vécue, telle qu’ils la reçoivent aujourd’hui en héritage.

(1) Theaster Gates, The Black Image Corporation, catalogue d’exposition, Fondation Prada, 2018 et Lorna Simpson, 9 Props, 1995, lithographie sur feutre, Metropolitan Museum, New York.

(2) Nouvelles éditions Place, 912 p., 119 euros.

(3) Jacob Lawrence, Harriet et la Terre promise (1968), tra­duit par Étienne Dobenesque, Ypsilon, «Ymagier », 2017 et Toni Cade Bambara, Les Mangeurs de sel (1980), traduit par Anne Wicke et Marc Amfreville, Ypsilon, 2018.