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Emmanuelle Rodrigues, « La force du poème », Le matricule des anges, n°203, mai 2019


MALGRÉ SA MISE AU BAN DURANT LA DICTATURE DES COLONELS, YANNIS RITSOS POURSUIT SON ŒUVRE, RÉAFFIRMANT LE POUVOIR ÉMANCIPATEUR DU LANGAGE.

Pierres Répétitions Grilles regroupe les poèmes conçus de 1967 à 1970, alors que Yannis Ritsos est envoyé en camp après le coup d’État des Colonels : d’abord, interné dans l’île de Yaros, puis transféré à Léros, il est enfin assigné à résidence à Samos. Ce n’est pas pour lui la première expérience de déportation. De 1948 à 1952, il fut incarcéré dans les camps insulaires de Limnos, Makronissos et Aït-Stratis. À l’issue de cette seconde expérience, il réunit trois ensembles de poèmes qui rendent compte de l’épreuve endurée. Les cent cinquante- sept textes de Pierres Répétitions Grilles font mention du lieu et de la date de leur composition. Par la trace indélébile dont l’écriture témoigne, la poésie se donne à lire ici comme résurgence de vie. Épris de liberté, il ne passe pas sous silence ce qu’il voit, entend, partage avec ses compagnons de détention. Voici de quelle manière l’auteur le déclare, lorsqu’à Léros, le 23.03.68, il note : « Nos diplômes : trois mots : Makronissos, Yaros et Léros. Et si, maladroits vous paraissent nos vers, un jour, souvenez-vous seulement/comme ils furent écrits/sous le nez des gardiens, et la baïonnette toujours sur nos flancs. » Selon Bernard Noël, préfacier de cette réédition, la caractéristique de cette poétique est de puiser à la source d’« une résistance intime ». Mais c’est surtout à la Grèce, sans cesse évoquée ici au travers de ses mythes, que l’écrivain recourt afin de survivre, écrit-il, à « l’étroitesse du vide personnel ». Ses textes ne manquent pas de références à l’Antiquité grecque, mise en regard avec l’époque dont il est le contemporain. Avec Cavafis, Séféris, et Elytis, Ritsos est l’une de ces grandes voix de la Grèce moderne.
En 1971, le triptyque paraît en France aux éditions Gallimard, sous le titre Pierres Répétitions Barreaux, préfacé par Aragon : « Il y a plus de vingt ans, on m’avait apporté des vers traduits du grec, d’un poète dont je ne savais rien, pour que j’en corrige le français. Tout d’un coup cela m’avait pris à la gorge, et l’étrange fut que presque chaque fois par la suite […] c’était le bouleversement d’une révélation que je ressentais. La révélation d’un homme, et celle d’un pays, les profondeurs d’un homme et la profondeur d’un pays. » Né en 1909 à Monemvassia, Yannis Ritsos part gagner sa vie à Athènes où il exerce divers métiers. Il tombe vite malade, atteint par la tuberculose. En 1932, il publie son premier recueil Tracteur. L’année précédente, il adhère au Parti communiste grec. En 1936, un autodafé de ses œuvres est organisé par le dictateur Métaxas. Il prend part à la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale. Suivront les années de déportation et de résidence surveillée jusqu’à la chute des Colonels.
La terre grecque, cette terre aride, que seuls la mer et le ciel entourent, cette terre jonchée de pierres, de ruines, est devenue tout entière espace de réclusion : cette triste épopée, celle de la condition carcérale de tout un peuple en proie à la dictature, ce topos du camp l’éclaire soudain avec évidence. L’évocation ici ne s’appuie sur aucune déploration, la misère est ici contrée par les liens qui permettent aux prisonniers d’en supporter le poids. En creux, c’est un chant de résistance qui tente de déjouer la stratégie d’annihilation à laquelle la rétention condamne. Plus encore, c’est un appel à la dignité humaine, comme le révèle le magnifique Vainement : « Vangélis soudain/se retira de notre compagnie, s’arrêta sous les arbres,/et murmura quelque chose comme une prière secrète, avant de retirer ses chaussures (les seules/qui lui restaient-trouées aussi), et de les déposer, d’un geste timide,/pieusement, sur une tombe invisible-sans doute celle d’Electre/ ou d’Oreste. » Au bout du compte, la poésie n’isole plus, elle rassemble, retisse les liens, elle constitue une parole de liberté et d’émancipation. Pour conjurer sans doute tout fatum, Yannis Ritsos en appelle aux figures mythologiques comme forces elles aussi libératrices. C’est cela même que le mythe propose, la nécessité d’élever le regard, et que dans la précarité même et le déploiement du poème, sa durée s’impose.
Ainsi, conteur hors pair, Yannis Ritsos parvient-il à prolonger les rêveries homériques, comme le montre Le désespoir de Pénélope : « Et : “bienvenue”, lui dit- elle,/écoutant sa propre voix, étrangère, lointaine. Dans un coin, son métier à tisser/emplissait le plafond d’un treillis d’ombres ; et tous les oiseaux quelle avait tissés/en de splendides fils rouges sur feuillages verts, soudain,/en cette nuit du retour, tournaient au noir et au cendré,/volant bas dans le ciel plat de sa dernière patience. »

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