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Pierre Vinclair, « L’appel aux traducteurs. Manières de voir (& un peu plus) un poème chinois ancien », à propos de notre Weinberger lu dans son édition originale américaine 19 Ways of Looking at Wang Wei, in Acta fabula, revue des parutions, vol. 18, n° 5, mai 2017


Version allongée d'un article initialement paru en 1979 et ici augmenté d'une postface d’Octavio Paz ainsi que de nouvelles traductions, 19 Ways of Looking at Wang Wei (with More Ways) du traducteur et éditeur Eliot Weinberger confronte vingt‑neuf versions du court poème suivant de Wang Wei :



Après avoir médité sur les potentialités figuratives de quelques caractères comme 山 (montagne) ou 人 (homme), Weinberger en propose une traduction littérale. Voici une approximation en français de ce mot-à-mot :

« Cerf-parc »

vide-montagne-ne pas-voir-homme, mais-entendre-homme-parole-son (ou : écho).
revenir-luminosité (ou : ombre)-entrer-profond-forêt, refaire-éclat-vert-mousse-dessus.


Pour se faire une idée du poème une fois traduit, voici l’une des versions proposées par François Cheng (en 1990), citée par Weinberger (p. 65) :

Clos aux Cerfs

Montagne déserte. Plus personne en vue.
Seuls échos des voix résonnant au loin.
Rayon du couchant dans le bois profond :
Sur les mousses un ultime éclat : vert.


Dans ce bref livre, Weinberger présente, par ordre chronologique, une vingtaine de traductions, majoritairement en anglais, mais aussi en français, allemand et espagnol.

La traduction en histoire

Mettant en évidence la manière dont chacun voit midi à sa porte, l’auteur montre comment chaque moment surdétermine la manière de traduire. Ainsi, les traducteurs du début du siècle aimaient à noyer les perceptions dans « les brumes éthérées d'une semi‑perception provisoire » (« the ethereal mists of tentative half-perception », p. 13), Bynner et Kiang écrivant « There seems to be no one » (« On dirait qu’il n’y a personne ») au lieu de « ne voir personne » ou « I think I hear a voice » (« Je crois entendre une voix ») au lieu de « entendre une voix ». Conformément à une tradition poétique et critique maintenant bien établie, Weinberger considère que c’est Pound avec Cathay (1915) qui (à une époque où le futur auteur des Cantos ne savait pourtant guère déchiffrer les caractères) a le premier su traduire la poésie de langue chinoise, « inventant à notre époque » même (selon le mot de T. S. Eliot) par sa traduction des poètes anciens « la poésie chinoise » (« the invention of Chinese poetry in our times », p. 11), exception qui ne l’empêche pas de rappeler la règle (p. 25) selon laquelle les meilleurs traducteurs ne sont ni les sinologues dénués de sens poétique, ni les poètes ignorant le chinois (Cathay apparaissant comme un miracle), mais les écrivains connaissant le chinois (comme Kenneth Rexroth) ou les universitaires par ailleurs poètes (comme Burton Watson). À ce titre, la palme de Weinberger est décernée à la traduction suivante, du poète Gary Snyder (par ailleurs immortalisé par Jack Kerouac sous le nom de Japhy Ryder, le traducteur de Han Shan, dans The Dharma Bums) :

Empty mountains:
no one to be seen.
Yet — hear —
human sounds and echoes.
Returning sunlight
enters the dark woods;
Again shining
on the green moss, above. (p. 45)
(Montagnes vides : / personne à voir. Pourtant — écoute — / sons humains et échos. / La lumière du soleil, qui revient,/ entre dans les bois sombres ;/ brillant encore / sur les mousses vertes, en haut.)


[…]

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