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Note de lecture de Laurent Perez, artpress, n° 479, juillet-août 2020.


« La poésie est ce qui mérite d’être traduit », annonce l’écrivain et traducteur américain Eliot Weinberger au seuil de 19 Manières de regarder Wang Wei. L’intérêt de ce brillant petit ouvrage de 1986, pour la première fois traduit en français, d’une lecture fluide et plaisante, excède largement l’exercice de la comparaison de traductions — ici, d’un quatrain de Wang Wei (v. 700-761), poète chinois de l’époque des Tang. Il touche en fait à la définition même de la poésie et de l’expérience de sa lecture. Une montagne vide, l’écho d’une voix lointaine, un rayon de soleil qui perce l’ombre de la forêt : Weinberger déplie d’abord le poème dans sa version originale, caractère par caractère, son après son, mettant en évidence les infinies suggestions de la langue chinoise, où la signification procède davantage de la syntaxe que d’un vocabulaire limité. La succession des très brefs chapitres du livre, qui présentent et commentent différentes tentatives de traduction du poème de 1919 à 1978 (puis 2006, dans une version augmentée), dessine ensuite toute une histoire de la poésie au 20e siècle. La lecture de la poésie chinoise par Ezra Pound y joue un rôle moteur, en révélant la « matière vivante » dont le poème est la forme. « La traduction représente plus qu’un saut d’un dictionnaire à un autre dictionnaire; il s’agit de ré-imaginer le poème. » Les meilleures traductions – dont le livre trahit, malgré tout, l’imperfection – sont celles qui, renonçant aux tics poétiques, s’efforcent de reconstituer l’expérience à l’origine du poème. Une place particulière est ainsi attribuée à la traduction d’Octavio Paz, par ailleurs auteur d’une importante postface, qui déduisait d’une étude de textes bouddhistes mahāyāna une lecture du quatrain de Wang Wei comme métaphore de l’illumination.