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Claire Devarrieux, « Bei Dao “rebâtit” sa ville », « Chine : “Une génération sacrifiée“, entretien avec la traductrice Chantal Chen-Andro » et « La formule Ypsilon, explorations d’une éditrice », Libération, 4 juillet 2020.


Bei Dao en 2007. Photo Writer Pictures. Leemage

Un enfant joue à cache-cache dans les rochers, aime passionnément les billes, aide son père dans le potager, fait un long voyage avec sa mère pour aller voir son grand-père. Mais nous ne sommes pas chez Marcel Pagnol. Nous sommes dans un récit de Bei Dao, et l’histoire passe sur le corps de l’écrivain. Bei Dao, poète et romancier dont on a découvert en France Vagues en 1993 (aux éditions Picquier) est né en 1949, comme la république populaire de Chine. Son père se souvenait qu’une nuit où il se trouvait en prison, cette année-là, il espérait «la naissance d’un enfant et celle d’une Chine nouvelle».
S’ouvrent les portes de la ville se présente comme un guide et une restitution. «Je voulais, par l’écriture, reconstruire une ville, rebâtir mon Pékin à moi - et ainsi, nier ce qu’il était devenu aujourd’hui.» Bei Dao n’était pas revenu dans sa ville natale depuis 1989, lorsqu’il put se rendre au chevet de son père malade, fin 2001. La ville était méconnaissable. «Pékin ressemblait à un immense stade illuminé», c’est la première chose qui le frappe lorsque l’avion amorce sa descente. L’enfance de Bei Dao n’était pas aussi violemment éclairée la nuit, il y avait dans les logements des ampoules de trois watts, pas de réverbères dans les rues. On fixait une lampe au guidon de son vélo, ou on l’équipait d’une dynamo qui clignotait «par intermittence».
«Ombres et lumières», «Les odeurs», «Les bruits», «Jouets et jeux», thème par thème, Bei Dao raconte les années 50 et 60, le foyer où subsiste une trace de l’aisance d’antan, les voisins, les ruelles, quand «Pékin était si calme qu’il ressemblait à un grand village». Il est l’aîné, viennent après lui un frère et une petite sœur. Au chapitre «Meubles», l’affreux revêtement plastifié dont le père bricoleur recouvre tables, commode, buffet est un petit sketch ironique et tendre. On commence par sourire aussi avec les ressorts du matelas Simmons qui se font la malle l’un après l’autre. Pas moyen de faire venir un artisan, «nous n’avions même pas de quoi assurer la nourriture au quotidien».
C’est alors que la famille entend parler d’une entreprise qui rachète les ressorts, cinq yuans chaque. «Père était ravi au-delà de toute espérance, profitant d’un week-end, il démonta tous ceux du matelas, les remplaça par une planche en bois. Il y en avait en tout vingt-huit, et chacun pouvait être changé contre un chou au marché noir.» Il s’avère que c’était cinq yuans pour l’ensemble. Après avoir rouillé sur le balcon, les ressorts sont partis chez un ferrailleur qui en donna de quoi acheter «quelques bonbons aux fruits pour nous, les trois enfants».

Hallucinations

Bei Dao a entre 10 et 13 ans lorsque s’abat la Grande Famine, qu’il appelle «les années difficiles». Avant 1978, indique une note de la traductrice, Chantal Chen-Andro, les autorités parlaient des «trois années de catastrophes naturelles». La mère de Bei Dao, qui est médecin, ne s’inquiète pas outre mesure des hallucinations dont son fils est victime. Mais selon ses propos, rapportés au sein du récit ainsi que quelques notes de son mari, voir ses enfants en si mauvais état, si dénutris, est insupportable. On leur demande de ne pas se dépenser trop, de rester couchés le plus possible. Bei Dao y revient à plusieurs reprises. Comment ses lapins ont fini à la casserole : histoire classique. Comment il était hanté par la faim : expérience moins partagée. Il mangeait n’importe quoi, les billes de microalgues de l’aquarium, le glutamate, les poires sauvages.
«Pendant les années difficiles, l’école n’ouvrait qu’à mi-temps.» Que faire l’après-midi, après les devoirs ? Bei Dao et ses copains se rendent à la petite librairie de bandes dessinées où ils peuvent, moyennant un centime, lire sur place. Non loin de là, une boutique de beignets : «Lire à côté du petit snack, c’était faire preuve d’un certain héroïsme, c’était refuser toute intimidation ou tentation, être déterminé à ne jamais devenir un traître.» Au chapitre «Lire» sont évoquées aussi les strates de la bibliothèque familiale. En haut, les œuvres importantes, de Marx à Mao, «c’était l’orthodoxie». En dessous, les dictionnaires. En bas, les revues, notamment les revues de cinéma. C’est l’étagère préférée du futur écrivain. «Lire des scénarios revenait à voir des films sans débourser un sou, et c’était même plus fort - le texte se faisait image, l’espace ouvert à l’imagination était plus vaste encore. Que j’aie, par la suite, écrit de la poésie est plus ou moins lié à cela.» Puis le jeune lecteur découvre la cachette des livres interdits, à quoi on accède par une trappe. Certains ouvrages de médecine, d’anatomie féminine, par exemple, et des romans d’avant la Libération, comblent la libido de Bei Dao entre 10 et 17 ans. Ces livres-là sont brûlés pendant la Révolution culturelle, en 1966. Mais les ouvrages dont on exige la restitution ne sont pas perdus pour tout le monde : «Les livres se mirent à circuler parmi la population et ils devaient constituer les bases nécessaires à la naissance de la littérature non officielle», écrira plus tard Bei Dao dans un article sur «La traduction, une révolution silencieuse».
17 ans en 1966. Du jour au lendemain, c’est l’arrêt complet des cours. «Au début, la Révolution culturelle fut pour moi comme un carnaval», écrit Bei Dao, conscient à l’époque que ses motivations «n’étaient pas sans mélange» et que «la défaite de la ligne bourgeoise en matière d’éducation» avait bon dos : «Je me trouvais précisément dans une situation critique en ce qui concernait les matières scientifiques». Non seulement il avait intégré le prestigieux lycée n° 4, mais il échappait à l’examen de fin de semestre : année faste pour un garçon qui n’avait pas la tête aux mathématiques et avait découvert le plaisir d’écrire à l’école primaire.

Dénonciations

La question de l’appartenance de classe, mauvaise si elle n’est pas prolétaire, obsède la Chine de Mao et le livre de Bei Dao tout entier. Elle corrompt les enfants, sommés de dénoncer leur père, ou de le renier. Elle menace la relation amoureuse dans Vagues, elle entraîne les suicides et les horreurs évoqués dans le recueil de nouvelles 13, rue du Bonheur (Circé, 1999). Dans une de ces histoires, un universitaire devenu pitoyable balayeur a deux sillons rasés dans la chevelure blanche dont il était tellement fier.
On ne peut s’empêcher d’y penser lorsque Bei Dao raconte comment, à la tête d’un groupe de gamins, il entreprend de tondre un contre-révolutionnaire. Il est exclu du contingent de Gardes rouges constitué au lycée - son père n’a pas toujours été un employé -, mais il participe à l’ivresse du «carnaval» jusqu’à ce que celui-ci se transforme en «tragédie sanglante». «Bien des années plus tard, je lus Sa Majesté des mouches de l’écrivain anglais William Golding : ce fruit osé de son imagination avait été pour nous la réalité impitoyable.»

Ouvrier en bâtiment

En 1969, la famille se trouve dispersée pour quelques années. Les parents de Bei Dao sont envoyés en camp de travail, à «l’Ecole des cadres». Lui-même devient ouvrier dans le bâtiment. Mais il revient tous les quinze jours chez lui, et tient «salon» avec quelques amis, ils lisent, écrivent, boivent en écoutant de la musique. Ainsi, au cours des années 70, Bei Dao devient-il poète, un des plus influents de sa génération (deux recueils sont traduits chez Circé, Au bord du ciel et Paysage au-dessus de Zéro). En 1978, il fonde la revue Aujourd’hui. Début 1989, soutenu par une trentaine d’intellectuels, il écrit au gouvernement chinois pour demander la libération des prisonniers politiques. En juin, il n’est pas place Tiananmen, mais à Berlin. C’est alors que les portes de la ville se sont refermées pour lui.




Gardes rouges à Pékin en 1966. Photo Paolo KOCH. RAPHO

CHINE : « UNE GÉNÉRATION SACRIFIÉE »
Entretien avec la traductrice Chantal Chen-Andro
Traductrice, notamment du prix Nobel Mo Yan, spécialiste de la littérature chinoise, Chantal Chen-Andro a traduit en français tous les livres de Bei Dao.

Pourquoi S’ouvrent les portes de la ville est-il publié si tard en France ?

Quand le livre est sorti en 2010 à Hongkong, Bei Dao m’avait demandé de le traduire, j’ai commencé immédiatement un premier jet. Puis un éditeur s’est montré intéressé. Quatre ans plus tard, il s’est désisté. J’ai cherché d’autres éditeurs, la réponse fut : «Oui, c’est un beau livre mais ce n’est pas un roman» (deux éditeurs différents), puis : «Oui, c’est fort intéressant, mais plus tard» (troisième éditeur). J’ai abandonné mes recherches. L’été dernier, j’ai été contactée par les éditions Ypsilon, l’éditrice ayant lu la traduction anglaise envisageait de le publier en avril 2020. J’ai donc repris mon premier jet, nous avons travaillé ensemble, Isabella Checcaglini et moi-même. J’ai proposé de faire des recherches pour un petit historique de Pékin et de ses portes, afin que le lecteur français situe mieux la symbolique du titre, et de rédiger un bon nombre de notes.

À quels lecteurs l’auteur le destinait-il ?

Je ne pense pas que Bei Dao songe à un lecteur quand il écrit un texte. Il l’a dédié à ses deux enfants.

Quel Garde rouge a-t-il été à 17 ans ?

Très enthousiaste au départ, puis très vite déçu, avec l’impression d’avoir été berné, puis d’appartenir à une génération sacrifiée. Il m’a assuré plusieurs fois qu’il n’avait pas pratiqué sur autrui des actes de violence physique.

Il y a deux ou trois redites dans le texte. Avez-vous suggéré des coupes ?

Les souvenirs sont relatés sur le mode de la thématique. Un même souvenir peut revenir sous des thèmes différents. Nous avons été confrontées l’éditrice et moi à ce problème. Les éditeurs chinois font rarement un travail d’édition. Nous avons ajouté, sans demander à l’auteur, à plusieurs endroits quelques mots. Par exemple : «Affinons le portrait de père. Oui, il adorait lire», ou bien : «Je me souviens, oui j’y reviens…»

Qu’est-ce que la poésie «obscure» dont Bei Dao est l’initiateur ?

Le mot chinois menglong signifie «brumeux, vague, obscur». Employé par les critiques au début du XXe siècle pour dénigrer la nouvelle poésie apparue à cette époque sur le continent et qui faisait la part belle aux images personnelles (non codées comme dans la poésie classique) et au vers libre, il sera repris par la critique à Taiwan d’abord, contre la poésie des années 60, puis vingt ans plus tard sur le continent. Il dénote à chaque fois l’incompréhension de la critique officielle devant des textes dont elle n’a pas la grille de lecture. Comme l’explique fort bien Hsiung Ping-ming [sculpteur, 1922-2002] : «Que l’on passe d’une vision de l’universel à une vision du particulier sans changer la distance focale et l’on obtiendra un effet de flou» («Réflexions sur un poème obscur», Europe, avril 1985). La poésie de Bei Dao jusqu’à une époque très récente est, de plus, tout en retenue, il ne se livre pas.

De quel ordre est son influence aujourd’hui ?

Il a été vivement critiqué par les poètes qui ont commencé à écrire à la fin des années 80. On lui a reproché de se sentir investi d’une mission dans la société, d’être porté par une forme d’héroïsme. Ces poètes plus jeunes, nés après 1960, n’ont connu ni perte d’un idéal, ni crise spirituelle. Ils veulent se situer au niveau tout simple de la vie ordinaire et user d’une langue plus commune à la majorité des lecteurs, dépouillée de symboles et de métaphores abstraits. Mais Bei Dao reste encore un personnage pour beaucoup de lecteurs et depuis les années d’exil, sa voix s’est faite plus personnelle, au diapason de la poésie qui s’écrit de par le monde : des voix singulières. En témoigne le colloque sur sa création poétique qui s’est tenu en mai 2016, organisé par les universités normales de Beijing et de Langfang.

Y a-t-il une littérature occidentale qui l’intéresse plus qu’une autre ?

Il est curieux de tout. Ses essais, les Roses du temps, portent sur Lorca (ses premières amours en poésie), Trakl, Rilke, Celan, Tranströmer (un grand ami), Mandelstam, Pasternak, Aïgui, Dylan Thomas. Il s’était lié aussi avec Octavio Paz, Claude Roy, Guilllevic, Mahmoud Darwich, Allen Ginsberg. Sans oublier Adonis et tant d’autres poètes du monde entier. En témoigne les «Nuits poétiques internationales de Hongkong», qu’il organise chaque année depuis 2009.



LA FORMULE YPSILON EXPLORATIONS D’UNE ÉDITRICE
Explorations d’une éditrice

Il était déjà question des éditions Ypsilon dans ces pages la semaine dernière, avec la réédition de Moi, le Suprême de Roa Bastos. Romanciers, poètes, le catalogue de la maison est impressionnant : James Baldwin et Toni Cade Bambara, Natalia Ginzburg, Pasolini et Sandro Penna, Alejandra Pizarnik, Yannis Ritsos… Ypsilon Editeur a été créé par Isabella Checcaglini en 2007 «pour publier le Coup de dés de Mallarmé en respectant son projet, son œuvre, son idée et ses raisons. Mais aussi pour pouvoir continuer à faire de la recherche en littérature non plus seulement théoriquement mais pratiquement, concrètement, en fabriquant des livres.» Elle est italienne, arrivée à Paris à 19 ans pour aller à l’université dans «le pays de mes rêves», d’abord trois ans de mathématiques à Paris V-René Descartes, puis littérature à Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis où, dit-elle, sa vie «a changé, grâce entre autres à la découverte de la poétique d’Henri Meschonnic, sa théorie du langage, et de l’œuvre de Mallarmé à laquelle j’ai consacré une maîtrise, un DEA et une thèse. Le titre de ma thèse est peut-être évocateur : Lecture critique, critique de la lecture. Le Théâtre et le Livre de Mallarmé». Isabella Checcaglini «a appris à composer au plomb et imprimer sur une presse traditionnelle» au laboratoire d’expérimentation graphique de l’école Estienne d’art et des métiers du livre, où elle a effectué deux stages à la fin de sa thèse, «justement pour mieux comprendre le Coup de dés de Mallarmé, la relation entre typographie et poésie, le mystère dans les lettres, le livre instrument spirituel… L’histoire de l’édition, de la typographie et du livre me fascinait et me passionne toujours».
Ypsilon, diffusé par les Belles Lettres, publie sept ou huit titres par an. «La Chine vient d’entrer dans notre catalogue après beaucoup de recherches et de tâtonnements, explique Isabella Checcaglini, je ne connaissais presque rien à cette littérature, à ce monde, mais j’avais envie de le découvrir. J’ai la chance de choisir tous les livres que je publie, donc mon catalogue est un peu comme un cheminement dans mes lectures, fait de beaucoup de ricochets. Bei Dao, je l’ai découvert grâce à mes amis de New Directions, la très belle et unique maison d’édition américaine, indépendante depuis 1936 (ce qui est un miracle aux Etats-Unis). Depuis quelque temps je cherche à aller plus loin dans mes explorations, j’ai commencé à regarder du côté des contemporains, des pays lointains, des cultures différentes, toujours par le biais de la littérature et d’un rapport spécial à la littérature que je cherche chez l’écrivain, que je veux Lecteur (grand lecteur déclaré comme Susan Howe et Eliot Weinberger) et chercheur. Pour Bei Dao, un poète qui revient sur son histoire, intime et collective, c’est cela qui m’a attiré avant tout.»

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