Ypsilon éditeur Littérature
Ypsilon éditeur La bibliothèque typographique
Ypsilon éditeur Ymagier

Brigitte Duzan, « S’ouvrent les portes de la ville : souvenirs de Pékin, par le poète Bei Dao », 25 juillet 2020, chinese-shortstories.com


Bei Dao et Chantal Chen-Andro à la BnF au début des années 1990.

Les portes de Pékin, la ville de son enfance, s’étaient refermées sur Bei Dao (北岛) en 1989. Lors des événements de la place Tian’anmen, il se trouvait à un colloque littéraire à Berlin. Il avait affiché une position de plus en plus critique à l’égard du gouvernement chinois, jusqu’à ce que, en 1986, son recueil de poèmes « Rêve en plein jour » (Bairi meng 《白日梦》) soit interdit : c’était un cauchemar éveillé.
  
En 1989, il signe avec une trentaine d’autres intellectuels une lettre ouverte au gouvernement demandant la libération des prisonniers politiques, dont le combattant de la démocratie Wei Jingsheng (魏京生) arrêté en mars 1979 et condamné à quinze ans de prison[1]. Bei Dao n’est pas place Tian’anmen, mais ses poèmes circulent parmi les étudiants. Il n’en fallait pas plus pour qu’il soit prié de rester où il était : il est condamné à l’exil ; sa femme, l’artiste peintre Shao Fei (邵飞) et sa petite fille Tian Tian (田田) ne sont pas autorisées à le rejoindre. Il verra sa fille à plusieurs reprises, au Danemark et en France, au début des années 1990 ; quant à Shao Fei, il la retrouvera en 1995 aux Etats-Unis.
 
Il lui faudra attendre bien plus longtemps pour revoir Pékin : ce n’est qu’en 2001 qu’il est autorisé à y retourner, pour rendre visite à son père malade. Quand il débarque, c’est le choc : la ville est méconnaissable. Il entreprend alors d’écrire un livre de souvenirs, pour rebâtir « son » Pékin en inversant le cours du temps et nier par là-même cette ville étrangère qui a perdu le charme qu’elle avait autrefois. Ce qu’il ouvre, ce sont les portes labyrinthiques de la mémoire et elles sont quelque peu rouillées. Il lui faudra près de dix ans pour venir à bout de son entreprise : le livre, Chengmen kai (《城门开》), est achevé en 2010, comme en fait foi la préface ; il est alors publié à Hong Kong[2] et réédité en juillet 2015.

Ces souvenirs nous arrivent aujourd’hui traduits en français par Chantal Chen-Andro, aux éditions Ypsilon, avec des photos inédites, tout un appareil de notes, une annexe et une postface de la traductrice. C’est un régal.
 
Le livre est en 18 chapitres, correspondant à une thématique en deux temps : neuf chapitres sur les souvenirs du quotidien, dans les années 1950-1960 essentiellement, et neuf chapitres plus précisément sur la ville, lieux et habitants, dont l‘histoire de la famille, s’achevant sur un portrait du père, comme un hommage post mortem.
 
Les souvenirs ne sont pas rédigés de manière chronologique mais thématique, comme si un mot suscitait soudain un déclic de la mémoire, et que les images arrivaient à flot. Mais elles se recoupent, se croisent, certaines répétées en prennent plus d’importance, plus de signification que d’autres. On perçoit le travail de mémoire, de reconstitution du passé, avec une précision telle dans les images que le récit prend vie dans l’imagination au fur et à mesure de la lecture.


[1] Il sera libéré en 1993 par Jiang Zemin, réincarcéré en 1994 et finalement libéré en 1997. Il vit aux Etats-Unis.

[2] Aux éditions SDX (三联书店).


Lire la suite sur chinese-shortstories.com »