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« Une certitude dans le présent inhabité », note de lecture de Paul Aymé


En commençant Concetta & ses femmes, on est comme l’enfant qui a soudainement le droit de rester à la table des grands. Plus tard, ce passage : « sur le moment j’étais contente, mais j’étais encore plus contente quand je pouvais rester les écouter parler du parti qui devait naître, de la révolution qui viendrait bientôt » (page 52). Même quand on sait que les enfants doivent dormir, s’ils ne font pas de bruit on les laisse. Chacune à leur manière, Maria & Concetta sont bien décidées à ne pas laisser passer leur tour de parole. Comme dans Alexis Zorba, le roman de Kazantzakis, on trouve deux notes, preuve que deux corps peuvent être deux phares, deux sources : l’une intellectuelle, réfléchie, précise, maniériste, historienne (dans le livre de Kazantzakis, c’est le narrateur, ici c’est Maria), l’autre instinctive, tapageuse, animale, immédiate (Zorba, Concetta). La vie du livre – vie que dans le livre, on donne beaucoup et vaut bien des peines – vient de l’union de ces deux tempéraments, de leur conjugaison au premier abord impossible, mais qu’une œuvre (de littérature ou de politique) rend bien possible et même jaillissante. Peut-être que seule une Italienne ou un Italien pouvait publier Concetta & ses femmes, car on ne peut pas tout traduire à l’enfant qu’on laisse veiller, alors mieux vaut qu’il comprenne déjà un peu de quoi il s’agit. Il faut savoir prendre l’action en cours de route. Le livre trouvera ses lecteurs en banlieue des villes & dans les villages, là où les enfants jouent entre eux très librement, là où les vieux côtoient les jeunes, là où le paysage remet à sa place. C’est un livre intelligent (Maria) et rusé (Concetta) qui redonne à la militance son plein chant, parce qu’il est né d’une « rédactrice » et d’une « protagoniste ». À la page 29, Maria écrit « Mais la dimension de la vie (…) ». Il s’agit de ressentir la dimension de la vie. Et cela grâce à l’allégresse (le mot revient trois fois dans la bouche de Concetta) qui vient lier la joie & les gens ; la valeur des mots dans leur contexte plus importante que leur signification littérale (la traduction de Laura Brignon marque « et la salve et les voix » – pour reprendre les mots d’Etienne Dobenesque dans sa Note sur la traduction de Feu!! [à lire ici]) ; la témérité ; l’égo (page 67 « moi et mon mari Sforzo » et non « mon mari Sforzo et moi) ; le fait de survivre à la perte de son centre (la phrase la plus bouleversante, page 65 « Sa mort m’a complètement déconcentrée. ») ; l’amour courtois qui agrandit sinon la vie au moins le temps ; l’acte de rester (là où la vie se doit d’être agrandie, parmi les siens, parmi d’autres que soi).