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Linda Lê, « L’obscure extravagance de vivre », En attendant Nadeau/Mediapart, 22 juillet 2021


Les éditions Ypsilon, à l’origine de nombreuses traductions de l’œuvre de la poète argentine Alejandra Pizarnik, née en 1936 et morte par suicide en 1972, font paraître les premiers cahiers de son Journal. Elle n’avait pas vingt ans, mais se disait déjà qu’elle ne voulait pas être seulement talentueuse : elle serait un génie ou rien. Un génie pétri d’angoisses mais toujours prêt à affronter « l’obscure extravagance de vivre ».

Alejandra Pizarnik, Journal. Premiers cahiers 1954-1960. Trad. de l’espagnol (Argentine) et postfacé par Clément Bondu. Ypsilon, 361 p., 28 €

César Aira, dans Alejandra Pizarnik : un pur métier de poète, déplorait que les expressions « petite naufragée » ou « petite fille égarée » aient été trop souvent attachées à la personne de Flora Pizarnik, qui avait choisi dans son adolescence de devenir Alejandra Pizarnik, nom qu’elle garda quand elle fit paraître, à l’âge de dix-neuf ans, son premier livre de poèmes, qu’elle devait renier plus tard. En s’apitoyant ainsi sur elle, ses contemporains, selon César Aira, la dévalorisaient, prenaient plaisir à décrire cette amie d’André Pieyre de Mandiargues, cette héritière du surréalisme, comme une poète ayant joué avec le feu, s’abîmant dans les ténèbres jusqu’à multiplier les tentatives de suicide, les hospitalisations psychiatriques, avant de franchir définitivement les frontières de la nuit, en septembre 1972, à trente-six ans, en avalant une dose mortelle de psychotropes. La méprise était grande. Chaque être crie en silence pour être lu autrement, notait-elle en se souvenant de cette vérité de Simone Weil.
Fille d’émigrés juifs venus de Rivne, une ville russe puis polonaise, elle était née dans la banlieue de Buenos Aires, elle qui disait parfois qu’elle haïssait l’Argentine, surtout quand elle y retournait après des voyages en France et à New York : « Je me sens juive depuis que je suis revenue dans ce pays que j’exècre. Peut-être parce qu’il est marqué par tout ce que je déteste : la stupidité […] Et puis la vulgarité », écrivait-elle en 1967. Elle avait parfois des mots tranchants ̶ n’avait-elle pas dit à Mandiargues que chaque mot « devrait être comme une main brandissant un couteau dans la nuit » ?


Peu avant de se donner la mort, Alejandra Pizarnik avait affirmé qu’écrire, « c’est donner du sens à la souffrance ». Elle était hantée par Pavese, Georg Trakl. Dans L’arbre de Diane (1962), elle avouait : « J’ai sauté de moi jusqu’à l’aube. / J’ai laissé mon corps près de la clarté / et j’ai chanté la tristesse de ce qui naît ». Extraction de la pierre de folie (1968), dédié à sa mère, prend comme leitmotiv les obsessions nocturnes : « Toute la nuit, je fais la nuit. Toute la nuit, j’écris. Mot à mot j’écris la nuit. » Entre un poème d’hommage à Octavio Paz et un autre au sujet d’une œuvre d’Odilon Redon, entre un autoportrait (« Voyageuse de moi-même, j’ai marché vers celle qui dort dans un pays au vent ») et l’évocation des « lieux poétiques » (« même morte je continuerais à te chercher, toi, qui as été le lieu de l’amour »), Alejandra Pizarnik n’aura parlé que de l’exil, de son exil du langage et des émigrantes de soi.
Parallèlement à son œuvre poétique, traduite en français par Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon aux éditions Actes Sud puis par Jacques Ancet chez Ypsilon, Alejandra Pizarnik avait tenu jusqu’à sa mort un journal. Après les éditions José Corti, qui publièrent en 2010 Journaux (1959-1971), paraissent les premiers cahiers (1954-1960) du Journal. Ces toutes premières pages intimes sont placées sous le signe des affinités électives, avec César Vallejo, l’auteur de Poèmes humains, né au Pérou, mort à Paris deux ans après la naissance d’Alejandra Pizarnik et souvent révéré pour son génie poétique ; mais aussi affinités avec Katherine Mansfield et Virginia Woolf, Proust ou Victoria Ocampo, Ingmar Bergman, dont elle aimait Le silence, ce film sur deux sœurs aux relations ambiguës, ou Antonin Artaud, en qui elle reconnaissait presque un double, et chez qui la fascinait « le combat pour transmuer en langage ce qui n’est qu’absence ou hurlement ». Le lecteur s’étonnera de ne pas trouver parmi ces admirations Thomas de Quincey, tant l’horrifique Comtesse sanglante de Pizarnik rappelle par certains côtés La nonne militaire d’Espagne de ce dernier.
Les « camarades de larmes » de celle qui disait devoir toujours sortir d’elle-même afin de voyager dans une page blanche, de celle qui disait aussi ne ressentir que dégoût envers elle-même, qui prétendait « adorer élucubrer par écrit », qui, en jetant sur le papier ses envies de fuite, ne faisait que « cracher le feu de ses angoisses », ses camarades se nommaient Baudelaire, Hamlet, Blanche Dubois (l’héroïne d’Un tramway nommé désir), César Vallejo, qui s’était exclamé : « Être né pour vivre de sa mort ! », ou encore Palinure (le compagnon d’Énée tombé à la mer et errant sans sépulture).
Celle qui voulait chercher la magie, l’étrangeté du monde où elle habitait, livrait dans ces pages la confession d’une jeune femme qui suffoquait d’anxiété et voulait être un poète trompe-la-mort, mais son Journal dresse un constat amer, celui d’une « Alejandra » consciente de ne pas vraiment s’appartenir : « Je fuis l’essentiel. Je suis malade. Désintégrée. Épuisée. Presque folle, ou peut-être complètement. » Tentée par le suicide ou happée par la folie, Alejandra Pizarnik n’oubliait cependant jamais ceci : « Chaque poème doit venir d’un scandale absolu dans le sang ». C’était son serment de vie, quand elle était en lutte contre la Faucheuse.

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