12/02/2026

« La douleur avalée dans un sourire » – sur trois objets littéraires de Harlem Renaissance, par Cécile Dutheil de la Rochère

AOC

À l’occasion des cent ans de l’éclosion de la Harlem Renaissance, les éditions Ypsilon (re)publient trois traductions d’œuvres phares de ce mouvement artistique :

Canne, récit-poème de Jean Toomer, Le Blues usé, recueil composite de Langston Hughes et la revue Feu !! Harlem mille-neuf-cent-vingt-six, dans lesquels résonnent les rythmes de l’émancipation et l’expression d’une liberté formelle dont l’écho nous parvient intact.


Un roman, une revue, un recueil de chants-poèmes : les éditions Ypsilon ont eu la belle idée de publier ou republier trois objets littéraires qui ont cristallisé un des plus grands mouvements artistiques de l’histoire des États-Unis : la Renaissance de Harlem. C’était en 1926, à New York où avaient migré de nombreux Noirs fuyant les lois Jim Crow qui sévissaient dans le Sud.

Cent ans exactement ont donc passé, cent ans d’émancipation heurtée et douloureuse que l’Amérique actuelle semble vouloir arrêter et étouffer. Mais commençons par une note joyeuse parce que cette année-là, à Harlem, ce fut le temps du jazz, du blues, du récit, d’un nouveau genre de graphisme, et d’un désir d’expression de soi et de liberté porté haut et fort.

Les trois objets publiés par Ypsilon, qui a déjà un catalogue choisi de littérature noire américaine, ont une qualité rare en ces temps de crise du papier. Ils sont beaux, imprimés sur une feuille blanc grège, et ornés de rabats dont le lettrage et la maquette s’inspirent de celles des éditions originales. Trois couleurs dominent : le noir, le blanc-craie et le rouge-rouille, celui de la latérite, cette roche à la couleur flamboyante et sourde, si caractéristique de nombreux pays d’Afrique sub-saharienne. On la retrouve au Sud des États-Unis, en Géorgie, là où la terre est riche en fer. D’où cette phrase aérienne, extraite de Canne, de Jean Toomer : « Karintha, à douze ans, était un débordement sauvage qui faisait voir aux autres ce que c’est que vivre au juste. […] Quand Karintha courait, c’était comme un bruissement d’ailes, ou celui de la poussière rouge qui fait parfois des spirales sur la route. »

Publié en 1923, ce récit-poème, Canne, précède la naissance proprement dite de la Renaissance de Harlem, signalée par la publication de la revue Feu ! en 1926. Il est facile de comprendre pourquoi il fit sensation parmi les artistes et les écrivains noirs, entre autres. Sa liberté formelle, sa qualité expérimentale et sa vitalité sont époustouflantes et intactes. Le livre est un éventail au fil duquel se succèdent et se chevauchent des poèmes en vers libres, des nouvelles brèves, des vignettes, des portraits, des chansons populaires, des ébauches de pièces.

Le lecteur a l’impression de pénétrer dans le carnet de dessin d’un écrivain à qui son immense talent permet de couvrir toute l’ampleur de l’expérience des hommes et des femmes noirs aux États-Unis : dans le Sud rural de la Géorgie, dans le ghetto noir de Washington, et de nouveau en Géorgie. Des images surgissent, inattendues ; des plaintes montent, compréhensibles ; des alliances de mots naissent, magnifiques ou terrifiques ; des séquences frappent, réalistes ou réalistes/imagées.

« Cheveux – nattes de marron,
tressés comme une corde à lyncher,
Yeux – fagots,
Lèvres – anciennes cicatrices, ou les premières cloques rouges,
Haleine – le dernier doux parfum de la canne,
Et son corps fluet, blanc comme la cendre de chair noire après les flammes. »

C’est un tableau, une composition moderniste. Couleurs, fragilité du corps, visage fragmenté : le pouvoir de l’image permet d’allier cruauté et beauté.

Le statut de Canne, un précis d’inventivité contemporain des œuvres de Gertrude Stein et de T. S. Eliot, est aussi unique. Le livre défie toutes les catégories, aujourd’hui encore, aux États-Unis et chez nous, en France (saluons la traduction de Jean Wagner, datée de 1971, remarquable), alors même qu’il est considéré comme un classique. L’auteur lui-même était de sangs mêlés, « français, hollandais, gallois, noir, allemand, juif et indien, » dit-il dans la postface. Jusqu’au jour où il retourna en Géorgie, terre de ses ancêtres : « J’ai vu cette éclatante beauté noire dont j’avais entendu dire tant de choses fausses et sur laquelle j’avais été assez sceptique jusque-là. Une partie profonde de ma nature, une partie que j’avais étouffée, s’éveilla soudain à la vie et leur fit écho, » poursuit-il.

De fait, l’on sent dans la créativité de Canne un éblouissement, une découverte et une redécouverte d’une partie de soi, des illuminations où se marient culture populaire noire et culture blanche élitiste. Après la publication du livre en 1923, Jean Toomer continua à écrire, puis s’intéressa au mysticisme de Gurdjieff, et finit par ne plus écrire du tout, un destin qui a des accents rimbaldiens.

Son livre, lui, essaima, le modernisme et l’imagisme aussi, la dimension politique de la lutte pour la reconnaissance et l’égalité de tous se fit plus sonore, et trois ans plus tard, en 1926, parut le premier et le seul numéro de la revue Feu !! Harlem mille-neuf-cent-vingt-six. Fire !! Devoted to younger negro artists, annonce la page de titre, reproduite par l’édition française d’Ypsilon. Là aussi, il faut souligner l’intérêt qu’il y a à reprendre la mise en page et les illustrations de la revue originale. Des silhouettes noires sur fond blanc, ou l’inverse, des croquis au trait, des papiers découpés et des cabochons noir et blanc viennent rythmer l’ensemble du numéro, rappelant le rôle si important de la musique et de la danse dans l’éclosion de cette renaissance noire.

Comme dans toutes les revues, on y trouve des textes de qualité variable. On ne fera pas l’injure aux écrivains ni aux écrivaines noires d’affirmer que leur condition de subalterne et leur couleur de peau suffiraient à ce que tout ce qu’ils composent doive échapper au regard critique. On y lira néanmoins des textes signés par des noms aujourd’hui presque oubliés, dont l’intérêt est patent : ils ont justement gardé leur fraîcheur et leur facture d’épreuve, d’essai. Ainsi la brève nouvelle de Richard Bruce, intitulée « fumée, lys, jade », long monologue intérieur d’un homme allongé, rêvant d’écriture et d’une femme nommée Melva, puis Beauté, égrenant des fragments de souvenirs et de visions, citant Shakespeare, Wilde, se noyant peu à peu dans le fantasme, le plaisir, « la fumée [qui] fit la nuit bleue. »

Les esprits plus intellectuels, eux, se délecteront en découvrant deux textes caustiques et riches en paradoxes. Le premier, « Intelligentsia », couvre trois pages dans lesquelles Arthur Huff Fauset, anthropologue et militant, métis, pose un regard cinglant sur la caste des mandarins qu’il prend soin de distinguer des gens intelligents. On sourit en les lisant car il est peu d’éléments qui ont changé, n’étaient quelques détails ou quelques comparaisons, dont celle-ci : « Le monde doit à peu près autant aux membres ordinaires de cette société qu’un esclave noir doit à la Géorgie ».

Le second, « Brûlures », est une défense très hardie de Paradis des nègres, roman de Carl Van Vechten, blanc, promoteur engagé des arts et des artistes de la Renaissance de Harlem. Wallace Thurman, écrivain et éditeur noir, tourne et retourne les arguments qui plaident en faveur du regard de Van Vechten, blanc, sur une société noire. Nous sommes en 1926, les questions de l’usage du mot « nègre » et celle de l’appropriation se posent déjà, même si les termes utilisés pour les exposer ne sont pas les nôtres. Le texte est ambigu, plein de sophismes, frappant lui aussi par ses images. « M. Van Vechten est sur le point d’être lynché, du moins en effigie » : il fallait oser l’écrire en 1926.

Créateur de revues, Wallace Thurman est le premier à avoir publié les nouvelles de Langston Hughes, qui fut son coloc à Harlem où il arriva en 1925. Ce dernier, Hughes, est sans doute le plus reconnu des acteurs de la Renaissance de Harlem, mais tout n’a pas été traduit de lui, notamment ce recueil, Le Blues usé, paru à l’origine en 1926. Recueil de poèmes ? À vrai dire, il s’agit autant de chants, de complaintes ou d’ariettes légères comme en entonnent les troubadours afro-américains. Ypsilon a eu l’intelligence de proposer une édition bilingue car les mots ont un son, une musicalité qui leur est propre, qui çà et là résiste à la traduction en français, moins ondoyant et moins élastique que l’américain des spirituals et de la rythmique du jazz.

Enfin, ce recueil se clôt par un texte plus programmatique de Langston Hughes, intitulé « L’Artiste noire et la montagne raciale ». La race, le regard de l’autre et son absorption par la classe moyenne noire, la beauté noire, « la douleur avalée dans un sourire » : c’est à la fois un bréviaire, un manuel de fierté et un pamphlet qui entend miner la montagne de la standardisation et de l’aspiration à la blancheur.

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