19/05/2026

« Le Blues usé de Langston Hughes », par Julien Tribotté

Le Matricule des anges

En janvier 1926 paraît le premier recueil d’un très jeune poète qui deviendra l’une des grandes voix de la poésie américaine. Un siècle après sa parution, le livre frappe et touche encore. Les poèmes prennent appui sur des réalités simples et décisives : la fatigue, l’injustice, la dignité, l’espoir. C’est peut-être cela d’abord qui m’a retenu en le traduisant. Cette évidence. Cette capacité à écrire une poésie d’une grande tenue sans jamais la séparer de ses lecteurs.

Né en 1901 à Joplin, dans le Missouri, Langston Hughes grandit entre plusieurs villes américaines marquées par l’exclusion raciale, ainsi qu’au Mexique où vit un temps son père. Très tôt, la question du déplacement traverse sa vie. Au début de la vingtaine, sa quête d’horizons nouveaux l’amène à s’engager comme matelot sur des cargos et à voyager en Afrique de l’Ouest et en Europe. En 1924, il séjourne quelques mois à Paris, où il travaille dans des night-clubs de Montmartre, avant de rentrer aux États-Unis à l’automne. Cette expérience nourrit sa conscience diasporique et ouvre sa poésie à des circulations plus vastes que le seul cadre national. Dans une Amérique marquée par les lois Jim Crow, Hughes écrit pour celles et ceux dont la société nie l’humanité, les porteurs de valises, les serveuses fatiguées, celles et ceux pour qui la vie n’a pas été un escalier de cristal. Là où d’autres convoquent l’héritage européen, il façonne un art poétique populaire, nourri du blues, des spirituals et des rythmes africains-américains.

En 1926, l’hebdomadaire progressiste américain The Nation commande à Hughes une réponse à un article polémique de George Schuyler, « The Negro-Art Hokum », qui récusait l’idée d’un art noir spécifiquement américain, au motif que les artistes noirs participaient des mêmes formes culturelles que leurs contemporains. Hughes y répond avec « The Negro Artist and the Racial Mountain », un texte bref mais décisif, qui forme avec The Weary Blues un diptyque fondateur. En traduisant Le Blues usé, ce texte m’a servi de boussole. Hughes y rapporte les mots d’un jeune poète noir, « Je veux être poète, pas poète noir ». Ce qui pourrait passer pour une remarque anodine lui apparaît comme le symptôme d’une aliénation raciale profonde. La montagne raciale, c’est ce poids de l’histoire qui instille une honte diffuse et pousse à dissimuler sa différence, à rêver d’une intégration payée au prix de l’effacement. Hughes appelle alors à une souveraineté esthétique. Il défend une création inscrite dans l’expérience, exhorte ses pairs à ne pas écrire pour plaire ni pour vendre, mais à exprimer leur vérité et leur histoire, à se libérer des modèles imposés, à embrasser sans honte leur héritage.

Dans « I Hear America Singing », de son recueil Leaves of Grass, Walt Whitman célèbre une nation laborieuse et fraternelle, portée par une langue vaste où chaque brin d’herbe devient le signe d’un individu libre, où chaque voix semble trouver sa place.

Mais cette scène démocratique laisse dans l’ombre les Noirs et les Amérindiens, tandis que les femmes y apparaissent surtout dans des rôles domestiques. C’est dans cet interstice que s’inscrit la voix de Hughes. Il compose un contre-chant. Il ne rejette pas le rêve américain. Il en dévoile les angles morts. Là où Whitman exaltait l’unité, Hughes fait entendre la polyphonie des oubliés. Lorsqu’il écrit « I, too, sing America », puis « I, too, am America », il ne demande pas simplement à être inclus. Il oblige le poème américain à se redéfinir depuis celles et ceux qu’il avait laissés hors champ.

Avec « The Negro Speaks of Rivers », Hughes inscrit la condition noire dans une continuité géographique et temporelle étendue, des premiers fleuves de la civilisation humaine aux rives du Mississippi. L’Euphrate, le Congo, le Nil et le Mississippi s’y enchaînent comme les veines d’un même corps, celui de la diaspora noire. « My soul has grown deep like the rivers ». À travers cette cartographie poétique, Hughes réinvente la place du sujet noir dans l’histoire. Il oppose à la déshumanisation une densité d’être, une mémoire plus ancienne que l’esclavage. En le traduisant, j’avais le sentiment de suivre un poète qui tient ensemble l’espace le plus vaste avec l’ancrage le plus concret : les bars, les cabarets, les lieux nocturnes deviennent les scènes mouvantes d’une parole collective. Hughes s’attache aux lieux modestes où s’inventent d’autres formes de présence. Il chante les corps, les blessures, les désirs, les colères. Il rejette à la fois les appels à la respectabilité et les clichés réducteurs. Sa voix assume les contradictions de l’expérience américaine, ses fatigues, ses luttes, ses éclats.

Commencée en 2017 à Baltimore, cette traduction s’est écrite dans l’ombre encore proche de Freddie Gray, puis dans les années où le meurtre de George Floyd ravivait, à l’échelle du pays, et au-delà, des colères qu’on disait anciennes. Elle a avancé au rythme d’une histoire qui revenait frapper le présent, dans un moment où des voix longtemps étouffées retrouvaient leur force. Dans ce contexte, la poésie de Hughes ouvrait un espace pour respirer, parler, tenir, et devait pouvoir exister pleinement dans notre langue. Un siècle après sa publication, Le Blues usé demeure un livre majeur de l’histoire littéraire, mais aussi un livre qu’on peut ouvrir aujourd’hui avec ce sentiment rare qu’une poésie exigeante reste accueillante et source de puissance. Dans les cernes d’un chanteur fatigué, dans un éclat de rire, dans un reflet de fleuve, quelque chose insiste et tient bon. Une lucidité tendue par la colère, et l’idée que la poésie peut encore déplacer la langue, dire ce que l’histoire refoule, ce que le présent recouvre, ce que l’avenir appelle.

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