1/01/2026
Note de lecture des Nouvelles lettres portugaises, par Marie-José Cameleyre
LA CHOSE1 respire et inspire encore et encore.
Ce merveilleux ouvrage nous parvient grâce à l’immense chaîne de solidarité des femmes, connues et inconnues, de sa première parution à cette dernière traduction et édition, dont nous sommes notamment redevables à deux traductrices et une éditrice, Isabella Checcaglini.
Remercions également La Fondation Gulbenkian – Délégation en France –, l’Institut Camões, le Ministère de la culture portugais et Ypsilon Éditeur de proposer cette nouvelle édition des Nouvelles Lettres Portugaises de Maria Isabel Barreno, Maria Teresa Horta et Maria Velho da Costa.
L’œuvre, composée de 120 textes (lettres, poèmes, rapports, textes narratifs, essais et citations), dénonce les discriminations de genre et les oppressions subies encore aujourd’hui par les femmes. Cette nouvelle édition et traduction intégrale par Ilda Mendes dos Santos et Agnès Levécot — d’après l’édition portugaise de référence : « commentée et établie » par Ana Luísa Amaral, publiée aux éditions Dom Quixote à Lisbonne en 2010 — vient rendre à cette œuvre révolutionnaire toute la valeur littéraire et politique qu’elle mérite. Cette nouvelle traduction marque une étape, décisive pour la reconnaissance de ce texte fondateur, une archéologie du savoir sur le féminisme et le féminin.
Achevé à la fin de l’année 1971, Novas Cartas Portuguesas (Nouvelles Lettres Portugaises) paraît en avril 1972 à Lisbonne, dans un Portugal encore dictatorial niant toute liberté d’expression. Pour avoir osé poser frontalement la question « Mes sœurs : mais que peut la littérature ? Ou plutôt que peuvent les mots ? », l’ouvrage se retrouve mis au ban. Conscientes des remous que pouvait susciter leur projet, Maria Isabel Barreno, Maria Teresa Horta et Maria Velho da Costa avaient d’ailleurs mis un terme à leur aventure collective dans une ultime avant-dernière lettre : « Pour tout dire : nous continuons seules mais moins désemparées ».
Les trois autrices sont poursuivies pour outrage aux mœurs et pornographie. Imaginons le choc produit sur les gouvernants portugais de l’époque. Pour s’en convaincre il suffit d’ouvrir le livre aux pages 52-53 : le chapitre est intitulé La Paix. Il s’agit d’une scène de masturbation féminine, grandiose, érotique, belle et libérée… Jugée choquante par les réactionnaires. Reportée à plusieurs reprises, leur inculpation, interrompue par la « révolution des Œillets » de 1974, provoque en solidarité féministe des milliers de rassemblements internationaux. Celles qui, désormais, sont appelées les « 3 Marias » sont finalement acquittées.
L’œuvre littéraire des « 3 Marias » se présente comme un palimpseste, une reprise des Lettres de la religieuse portugaise2 . Mais elle est bien plus que cela… car l’écriture des « 3 Marias » va au-delà de la représentation romanesque — un peu geignarde — de l’intimité féminine et du trouble de la passion amoureuse de la religieuse Mariana Alcoforado des Lettres portugaises. Même si l’amour-passion est un thème majeur, traversant la première partie de leur récit, les trois premières lettres questionnent aussi le vécu et l’expérience de l’amour en tant que bonheur, sensualité, prison, maladie ou folie.
Ce que met en exergue cette nouvelle traduction, c’est que le corps des femmes est loin d’être un territoire voué au naturel, mais un objet socialement construit. En conséquence, l’écriture du corps peut à ce titre relever du témoignage politique. Interrogeant la condition féminine, les « 3 Marias » dénoncent la « loi du père », un système de pensée patriarcal imposé et accepté comme universel dans une écriture qui se veut émancipatrice et subversive. En somme, leur texte nourrit une profonde réflexion sur les frontières du féminin et du masculin, la différence des sexes ou des genres dans la société et la fonction qu’elle remplit dans la structuration de la pensée humaine. Notamment, ses catégorisations, sexuelle et politique.
Donnons-en ici quelques aperçus. Par exemple, sur le consentement (page 280) : « Et ne venez pas me dire qui ne dit mot consent, car qui ne dit mot dément. » Quelle clairvoyance, anticipant les débats actuels !
Sur ce que peuvent la littérature et l’écriture (p. 42, 113, 150, 151, 238, 321, 335), sur leur « concert à trois » de la « métaphore Mariana » ; « leurs voix tâtonnantes, chacune fécondée de chacune de chacune ».
Sans oublier celles qui, prémonitoires, sont consacrées au viol et à l’inceste (p. 147 et 189), au féminicide (p. 120 et 186), au mariage comme fondement politique du modèle répressif (p. 96). Ce livre réserve aussi quelques pages hilarantes. Nous évoquerons en passant celles dédiées aux conseils du sexologue français Paul Chanson3 (p. 271-272), un référent autorisé en la matière ! Et la « Lettre sotte » drôle et tendre (p. 145) et quelques lettres de « trouffions » engagés dans la guerre coloniale à leurs fiancées (p. 194-195) parodiant leur machisme « inconscient », mais faisant aussi leur part à l’inhumanité de la guerre. Pour terminer, mais ce sont des exemples peu exhaustifs, p. 288 : la liberté, la solitude : « On ne peut jamais louer la solitude tranquillement ».
Je conseillerais vivement, enfin, pour aborder cet ouvrage d’une érudition efficiente, de commencer par la lecture de la note à la première édition française par Évelyne Le Garrec et Monique Wittig (p. 325-330), de lire ensuite très attentivement la magnifique introduction de Ana Luísa Amaral (p. 7-15) et enfin la postface des deux traductrices (p. 331-339). Tout au long de votre lecture, référez-vous au petit glossaire dit « notes des traductrices » qui vous sera utile pour dépasser ce que j’ai nommé ci-dessus une érudition efficiente.
Cet ouvrage est un précis féministe et féminin, il peut être ouvert à quelque endroit que la lectrice-teur voudra. C’est un compagnon de route, une référence majeure pour les femmes et les hommes qui voudront construire un monde humaniste et résolument démocratique. Les « 3 Marias » utilisent aussi l’écriture comme combat existentiel, une forme de résistance engagée qui aspire à la liberté. Dans cet ouvrage la littérature est volontairement envisagée comme un instrument politique de « résistance féminine » mobilisée pour acquérir des droits. En effet, les « 3 Marias » valorisent la liberté pour promouvoir un rapport féminin au monde par l’exercice d’une écriture liée à la condition des femmes, qui est la base d’une prise de conscience et d’un processus de connaissance de soi. Face à la vulnérabilité des femmes et des hommes, les capacités de sollicitude et de sororité présentes dans cette écriture de femmes révèlent l’hospitalité possible que la littérature offre aux sentiments et aux émotions à travers l’imagination, ce qui permet ainsi aux lecteurs-trices d’enrichir le regard porté sur la vie humaine.
- Lors de nos rencontres régulières à Lisbonne pour la traduction de Dores, il nous arrivait avec Maria Velho da Costa de parler de la CHOSE, de leur livre qu’elle nommait CHOSE. (Voir postface des traductrices page 335). ↩
- Les Lettres portugaises, d’abord publiées anonymement sous le titre Lettres portugaises traduites en françois chez Claude Barbin à Paris en 1669, comme la traduction de cinq lettres d’une religieuse portugaise à un officier français, sont une œuvre dont la majorité des spécialistes pense qu’il s’agit d’un roman épistolaire dû à Gabriel de Guilleragues. Avant d’être considérées comme une œuvre de fiction attribuée à Guilleragues, les lettres ont été souvent attribuées, jusqu’au XXe siècle, à une religieuse franciscaine du XVIIe siècle, du couvent de Beja au Portugal, du nom de Mariana Alcoforado (1640-1723). ↩
- Auteur notamment de « La méthode Chanson : l’accord charnel » (1952). ↩