10/01/2026
« L’appel du large depuis la plus tendre enfance », par Isabelle Rüf
Judith Schalansky s’est fait connaître par des ouvrages singuliers et merveilleux comme un « Atlas des îles abandonnées ». Elle signe avec « Le bleu ne te va pas » son premier roman.
Judith Schalansky est née en 1980 en Allemagne de l’Est. Elle avait 9 ans quand le pays où elle avait grandi a disparu. Est-ce de là que lui vient le désir de sauver ce qui s’efface et se perd ? Éditrice, graphiste et écrivaine, elle s’est fait connaître par des ouvrages singuliers et merveilleux : un Atlas des îles abandonnées, puis un Inventaire de choses perdues. Le bleu ne te va pas, son premiers roman, paru en 2008, traduit aujourd’hui, composer déjà une collection de ce qui n’est plus. Un récit fluide, mouvant, qui suit tantôt une petite fille, tantôt la femme qu’elle est devenue.
Jenny passe beaucoup de temps chez ses grands-parents au bord de la Baltique, « l^où les autres partent en vacances ». Sur le bord de la fenêtre, la grand-mère amasse ses trésors — poupée de Hongrie, plumes de paon, perles de verre et un oursin qui a perdu ses piques. La fillette n’est qu’un grand questionnement face à un grand-père féru de chiffres et de devinettes, « une enfant centre-du-monde, insatiable, toujours loin dvant, une bonne marcheuse ». Elle voudrait devenir matelote sur une « mer mondiale qui relierait toutes les îles », mais ce n’est pas un métier pour les dilles, les femmes à bord portent malheur. « Le bleu ne te va pas », décrète la grand-mère. En attendant des horizons plus vastes, Jenny se baigne dans les vagues froides, nue comme tout le monde (excpeté les Saxons et les catholiques), fouille les goémons à la recherche de particules d’ambre et d’hippocampes, et chante des chansons de mer.
Un biplan soviétique
La petite fille, comme vue du ciel, alterne avec une voix qui dit « je ». Une femme revient sur les bords de la Baltique, à Riga, cette fois. Le système dans lequel elle a grandi s’est évanoui, l’objet de sa recherche a été rasé par erreur, mais elle sait sinuer dans le passé, au-delà des ruines, sans nostalgie. On suit un enfant abandonné dans une grande ville vide. Il deviendra le cinéaste Sergueï Eisenstein, celui du Cuirassé Potemkine, de la révolte des marins et du massacre des escaliers d’Odessa. D’autres figures traversent tout le livre. Celle d’un Wolfgang, enfant bâtard, désavoué par son père, dont on se demande ce qu’il fait là, avant de comprendre qu’il deviendra un écrivain important.
Nombreux sont les matelots dans ce récit. Est-ce pour consoler la petite matelote frustrée ? Et des machines volantes de toutes sortes traversent son ciel, dont un biplan soviétique, atterri au milieu d’une course d’école. Des photographies ponctuent le livre — archives de famille qui montrent la petite Jenny perdue sur une plage, tout à l’extrêmité du cadre ; documents d’archives.
La petite fille est devenue une voyageuse. Un récit fuide rapide, parfois étourdissant, la suit, apprentie photographie à New York, au milieu des émigrants russes à Coney Island, « les descndants des Romanov et les héros de la Garde rouge côte à côte », sur des chaises en plastique. À Paris, sur les traces de Claude Cahun (1894-1954), artiste scénique, écrivaine, photographe, proche des surréalistes, résistante : « Claude célèbre une nouvelle vie, une autre rive, une troisième sexe, se fait couronner roi, se choisit comme peuple, promulgue des lois et parle de soi à la troisième personne. » Un premier roman par un élan vers le lointain.