18/11/2025
Les belles obsessions de Schalansky, par Christine Plantec
Un récit « maritime » qui confirme une œuvre travaillée par la disparition, la perte et la recherche incessante des traces.
Entre l’orbite de Mars et de Jupiter, il existe un astéroïde (95247) dit astéroïde Schalansky, du nom de l’autrice, graphiste, éditrice allemande et depuis 2019, membre de l’Académie des sciences et de lettres de Mayence. Tout le monde n’a pas l’honneur d’avoir un astéroïde à son nom et encore moins le privilège de se rêver, non sans vertige, en petit corps céleste et &ottant. Si les astéroïdes sont des restes très lointains (4,6 milliards d’années) de la matière primitive de notre système solaire, l’œuvre de Judith Schalansky est, elle aussi, pétrie de cette question des traces, des débris par milliards et de tout ce qui disparaît : Atlas des îles abandonnées (Arthaud, 2010), Inventaire de choses perdues (Ypsilon, 2023), et en 2025, toujours chez Ypsilon, Le Bleu ne te va pas, son premier récit publié en 2008. Née en Poméranie en 1980, dans une région de la mer Baltique — qui fut suédoise, prussienne, allemande sous Weimar, nazie sous Hitler, communiste jusqu’en 1990 —, elle habite un pays dont les frontières et les identités sont tellement mouvantes qu’elle dit être née dans un pays qui n’existe plus. Un Heimat à la fois nostalgique et irréductible moteur de son écriture qui dans Le Bleu ne te va pas donne à voir son origine.
L’opus est un retour aux sources de cette géographie mentale de l’autrice, berceau d’une écriture insolite, insulaire. En forme de diptyque, le récit alterne deux voix narratives qui sont, on le découvre très vite, une seule et même personne. D’une part, Jenny, enfant intrépide qui séjourne régulièrement chez ses grands-parents dans une île de la Baltique et confrontée à la violence des éléments, la beauté des paysages, leur énigme et l’infini de la mer mais aussi aux livres d’histoire naturelle et aux mappemondes, elle se prend à rêver à « ce qui se passe de l’autre côté ». D’autre part, une narratrice adulte voyageant à travers le monde et qui compulsivement consigne les lieux, l’histoire, les monuments, les objets comme une archéologue de la mémoire se laisserait emporter par l’ivresse de toutes ces strates qui ensemble refont surface et dialoguent.
Le Elle (Jenny) et le Je (l’autrice), le lointain du souvenir et le proche du présent, le temps des possibles et celui de l’actuel dessinent peu à peu les contours et la matière d’une identité physique et esthétique faite de choix et de renoncements. Ce choc — en l’occurrence fondateur — que fut l’annonce catégorique du grand-père signifiant que jamais la petite ne serait matelote : « On dit matelot. Et puis les filles ne deviennent pas des matelots. Les femmes à bord, ça porte malheur ». Qu’à cela ne tienne, matelote d’un autre genre elle sera, elle naviguera, elle explorera, elle inventera. Elle écrira. « Ça ne peut pas être si dificile que ça. Augmenter la netteté du microscope, accéder aux détails, passer du centième au millième. Les sujets courent les rues. »
Changements de focales, d’époques (l’enfance imaginée du tsar Nicolas II ou celle de Sergueï Eisenstein), changement de genre avec cette figure magnétique de l’androgyne Claude Cahun (1894-1954 : écrivaine, photographe, résistante et militante lesbienne) à laquelle Schalansky semble s’identifier, on navigue d’espace en espace et le maillage de ce bildungsroman, relevant autant du récit initiatique que du conte, nous emporte. L’ultime chapitre du livre nous ramène à la station balnéaire de la Baltique où vivent encore les grands-parents de la matelote en herbe. Puis par l’embouchure du Ryck, à Greifswald, sa ville de naissance, Judith Schalansky retourne comme pour chercher, dans cette grande branloire pérenne (Montaigne) l’assise réconfortante d’une « terre ferme ».