15/11/2025
« Juditch Schalansky, lever l’encre. Un imaginaire marin d’une île à l’autre. », par Thomas Stélandre
C’est l’histoire d’une petite fille, Jenny, qui voudrait devenir « matelote », sauf que son grand-père la corrige : « matelote » ça n’existe pas, il faut dire « matelot ». Et puis, ajoute-t-il, « les filles ne deviennent pas matelot » et ce pour une raison simple, proverbiale : « Les femmes à bord, ça porte malheur ». Cela n’empêche pas la petite fille de s’imaginer en mer, en train de chanter avec l’équipage. « Et, sur les photos, elle se tiendrait au milieu, tout devant, au premier rang. Et si quelqu’un demandait ce que faisait une fille sur un bateau, le matelot dirait : “Elle nous porte chance !” », toute de bleu vêtue – couleur qui, selon sa grand-mère plus terre à terre, ne lui « va pas », si bien que Jenny se voit dans le miroir en anorak rouge.
Judith Schalansky, une autre personne contemple son reflet : il s’agit de l’artiste surréaliste à l’identité flottante Claude Cahun (1894-1954). Claude Cahun, née Lucy Schwob, que voilà en photo enfant, à son pupitre dans un « costume de garçon » très proche d’un costume de marin. En grandissant, cette dernière sort de chez elle, se rase la tête et « voit dans le miroir le crâne blanc ». « Elle s’embrasse » lit-on alors, et résonne autant le baiser que l’adoption tout entière d’une vie de pirate : elle s’embrasse, elle s’épouse. « Claude célèbre une nouvelle vie, une autre rive, un troisième sexe, se fait couronner roi, se choisit comme peuple, promulgue des lois et parle de soi à la troisième personne. »
Le Bleu ne te va pas avance de la sorte, par vagues, d’une île à l’autre. Après Claude Cahun, Sergueï Eisenstein embarque avec son Cuirassé Potemkine. Nous sommes en Russie, en Amérique, au XIXe ou au XXe siècle. Des bateaux, on passe aux aéronefs. L’imaginaire marin constitue un fil sans que cela empêche de se perdre – car il n’est pas toujours facile de suivre les remous poétiques et philosophiques de Schalansky, identifiée pour son Atlas des îles abandonnées (2011) et son Inventaire de choses perdues (2018). Ce livre-ci fut son premier, paru outre-Rhin en 2008 et inédit en français. Il installait de façon remarquable (Judith Schalansky avait 28 ans à sa sortie, elle en a 45 aujourd’hui) un paysage littéraire qu’on pourrait se figurer un peu comme la Jetée de Chris Marker : dialogue entre textes et images (ici des photos), retour à l’enfance, travail de la mémoire.
Schalansky est née en 1980 à Greifswald, dans le nord-est de l’Allemagne, ex-RDA, un lieu « disparu des cartes, lui et ses frontières, politiques et mentales ». Elle y revient régulièrement, par tours et détours, en interrogeant la disparition, l’extinction, et la question des traces. Avec W.G. Sebald cité en exergue, le Bleu ne te va pas était une sorte de programme, de carte à suivre. C’est un « roman de matelots » qui s’inscrit dans une tradition de fétichisme très gay (Genet, Tom of Finland…), mais avec la particularité d’érotiser sans désirer. Et pour cause : ce que veut la fille, ce n’est pas posséder le marin, c’est « partir à bord », être l’un d’eux. Ce qui est beau, c’est aussi comment l’œuvre montre qu’elle l’a fait en écrivaine.