16/07/2026

« Harlem in fire », par Étienne Leterrier

Le Matricule des anges

Deux textes réédités chez Ypsilon illustrent l’audace moderniste et la force poétique de la Harlem Renaissance : un feu qui couve des champs de canne à sucre de Géorgie jusqu’aux trottoirs de New York.


Le premier, Canne est un roman qui n’en est pas vraiment un. L’autre, Feu !! Harlem 1926 est une revue périodique signée par des noms comme Langston Hughes, ou Zora Neale Hurston… qui n’aura jamais connu qu’un seul numéro. Cela suffit à dire sous quel régime de fragilité éditoriale et avec quelle puissante incandescence se sont énoncées à l’époque les propositions contenues dans ces pages. Trois années seulement les séparent, mais elles suffisent à faire entendre deux moments d’une même secousse : l’émergence d’une modernité noire américaine, à la fois poétique et politique, à la fois formelle et incarnée, revendicatrice et sensuelle.

Canne avait déjà paru en grand format il y a dix ans chez le même éditeur. Jean Toomer y compose un livre fragmentaire, un livre-chant que le critique William Du Bois qualifiait d’« impressionniste » et qui fit d’autant plus date qu’il n’eut presque pas d’écho à l’époque. Prose et poèmes y alternent, les voix du Sud noir américain se répondent sans jamais se réduire à une intrigue continue. On y croise des personnages énigmatiques et secrets, notamment des femmes, (Karintha, Fern, Louisa…), toujours saisies comme des morceaux de réels intenses et fuyants. Canne est un blues, aussi, dont le lyrisme parfois halluciné (« la nuit, ventre mou d’une Négresse enceinte, bat calmement contre le torse du Sud ») alterne avec le réalisme des champs, de la pauvreté, celui de la violence ordinaire ou de la rencontre des sexes. « La pratique du Sud, c’est que les sexes ont été faits pour s’accoupler. Les Noirs, tout particulièrement ». Ce thème — fascination envers les femmes noires, sexualité dite interraciale, et angoisse transgressive sous-jacente — est un fil conducteur chez Jean Toomer, arrière-petit fils d’une esclave et d’un planteur blanc, lui-même blanc de peau, mais découvrant lors de son voyage en 1921 en Géorgie une part noire de lui-même… sans accepter toutefois la moindre assignation : il refusa catégoriquement la proposition de son éditeur de définir Canne de « negro novel »… Intranquille dans les souterrains de son imaginaire intime, illustration parfaite d’un roman conçu comme « l’autre de tous les genres » cher à Pascal Quignard et qui fait éclater les formes pour accueillir une expérience inédite, Canne est un roman qui est donc finalement presque tout ce qu’il n’est pas : poème, nouvelle, pièce de théâtre, chant…

Cette polyphonie est aussi présente dans la revue Feu !! Harlem 1926, qui n’est pas un manifeste, mais une entreprise collective qui rassemble écrivains, poètes et artistes parmi lesquels (outre Z. N. Hurston et L. Hughes déjà cités) Wallace Thurman, Gwendolyn Bennett, Arthur Fauset, Aaron Douglas ou Richard Bruce Nugent… Harlem y éclate comme la capitale des artistes noirs américains, dans ce qu’il a de vivant, bouillant, de conflictuel (une pièce de théâtre de Zora Neale Hurston s’intéresse au colorisme, ou la hiérarchie des couleurs de peau chez les Noirs), de nocturne, de sexuel (et même d’homosexuel, chez Nugent), de populaire et d’inconfortable. Feu !! tire ainsi à boulets rouges : « pour réduire en cendre les vieilles idées reçues, épater le bourgeois, lui faire réaliser l’existence de jeunes artistes et écrivains noirs » (L. Hughes)… et dénoncer enfin le conformisme d’une intelligentsia noire (chez un Arthur Fauset) cantonnée au respect des places admises. L’entreprise de Feu !! permet ainsi de comprendre en pointillé combien la Harlem Renaissance ne fut, ici comme chez Toomer, pas seulement une affirmation de fierté identitaire et culturelle, ni une justification ou même une provocation, mais surtout une crise des formes artistiques, y compris visuelles : la belle maquette en presque fac-similé permet d’en rendre compte, en allant jusqu’à reproduire la couverture originale, les illustrations et mêmes publicités. Canne ou Feu !! sont donc à différents égards deux oeuvres modernistes américaines : juvéniles et novateurs, mais pas sans mémoire, ils brûlent aussi de tout ce qui précède, de l’esclavage et de la ségrégation, de la vie des champs et des musiques populaires, et de toutes ces voix que la culture dominante avait reléguées hors du champ de l’art légitime, et qui, par eux, reprennent vie.

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